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Au nord du 18e, le CiNey veut faire plus qu’ouvrir deux salles de cinéma

Au boulevard Ney, le CiNey réunit cinéma, insertion, alimentation et création. Un test concret pour les lieux hybrides dans le nord du 18e.

Cinéma de quartier au nord de Paris

Au 126-128 boulevard Ney, entre les portes de Montmartre et de Clignancourt, le CiNey ouvre avec deux salles de cinéma, mais ce n’est pas le détail le plus intéressant. Le lieu rassemble aussi une épicerie, un restaurant, une cuisine partagée, une antenne de la Mission Locale de Paris, des studios de répétition et de postproduction, un espace scénique et une salle polyvalente. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter une adresse culturelle au nord de Paris. Il s’agit de tester un équipement de quartier capable de relier culture, emploi, alimentation et vie quotidienne dans un même bâtiment.

Le projet est porté par La Sierra, en partenariat avec Paris Habitat, la Mission Locale de Paris et la Fondation de l’Armée du Salut. Les deux salles comptent moins de 100 places chacune. L’Armée du Salut anime le pôle “mieux manger”, autour de l’épicerie, du restaurant et de la cuisine partagée. La Mission Locale de Paris porte le pôle insertion. Ce montage dit bien la nature du lieu: le cinéma n’est pas isolé du reste, il sert de point d’entrée vers d’autres usages.

Dans le 18e, ce choix n’a rien d’anecdotique. L’arrondissement compte plus de 185 000 habitants sur 6 km², soit une densité supérieure à 30 000 habitants au km². Son taux de pauvreté dépasse 20 %, et le chômage des 15-64 ans reste nettement visible dans les statistiques locales. Dans un secteur aussi dense, un équipement utile ne se mesure pas seulement à sa programmation. Il se mesure à sa capacité à raccourcir les distances: entre un jeune et un conseiller, entre une famille et une cuisine, entre un habitant et une salle de projection près de chez lui.

C’est le premier enjeu du CiNey: rendre l’accompagnement moins séparé de la vie ordinaire. Une Mission Locale s’adresse aux jeunes de 16 à 25 ans, souvent pour l’emploi, la formation ou des démarches qui peuvent vite devenir décourageantes. Placée dans un lieu où l’on vient aussi pour un film, un atelier, un repas ou une répétition, elle peut perdre une partie de son côté guichet. La promesse n’est pas magique. Elle est concrète: faire venir, faire rester, faire circuler.

Le deuxième enjeu est alimentaire. Un diagnostic alimentaire du 18e place l’arrondissement parmi les secteurs parisiens les plus exposés à la précarité alimentaire, avec une fragilité à la fois économique et géographique. Dans ce contexte, une épicerie, une cuisine partagée et un restaurant d’insertion ne sont pas des accessoires autour du cinéma. Ils répondent à un besoin local très matériel: accéder à une alimentation correcte, apprendre à cuisiner, trouver un lieu où le repas n’est pas seulement une dépense de plus.

Le CiNey s’inscrit aussi dans une tendance nationale: celle des lieux hybrides. La France compte plusieurs milliers de tiers-lieux, dont une grande partie ouverts ces dernières années. Certains accueillent des services publics, des activités culturelles, des espaces de travail, des formations ou des projets associatifs. Le CiNey pousse cette logique dans une version très urbaine: là où le foncier manque, un même lieu doit servir plusieurs besoins à la fois.

Le test commence maintenant. Un lieu hybride réussit seulement si les usages se croisent vraiment. Si le cinéma reste d’un côté, l’insertion de l’autre et l’alimentation au fond du couloir, le projet perdra une partie de sa force. Mais si le CiNey parvient à faire entrer dans le même lieu des spectateurs, des jeunes accompagnés, des familles, des artistes, des associations et des habitants du quartier, il aura créé plus qu’un nouveau cinéma: un équipement parisien capable de faire tenir ensemble des besoins que la ville traite trop souvent séparément.