Paris a choisi un angle plus crédible que le vieux procès moral contre les “logements vides”. Au Conseil de Paris du 14 avril, la Ville a annoncé une taxe sur la vacance mobilisable dès 2027, un guichet unique pour aider les propriétaires à relouer, davantage de préemption sur les immeubles très vacants, un renforcement des contrôles sur les meublés touristiques, une brigade de protection du logement et la volonté de prolonger l’encadrement des loyers au-delà de novembre 2026. Le sujet n’est pas de brandir un chiffre choc. Le sujet est de refaire entrer dans l’usage résidentiel une partie du parc privé qui en est sortie.
Le premier piège est statistique. Paris met en avant 300 000 logements vacants et résidences secondaires. L’Insee montre bien qu’en 2022 la capitale compte 9,8 % de logements vacants et 9,8 % de résidences secondaires ou logements occasionnels. Mais ce total mélange des réalités sans rapport: bien en travaux, succession, pied-à-terre, appartement entre deux occupants, logement durablement retiré du marché. Additionner tout cela donne un ordre de grandeur. Cela ne dit pas ce que la Ville peut récupérer vite.
Le noyau vraiment actionnable est beaucoup plus étroit. L’Apur évaluait à 18 648 les logements vacants depuis plus de deux ans en 2020, soit 1,3 % du parc parisien. C’est peu face au chiffre vitrine, mais ce n’est pas marginal. Dans une ville où la demande déborde partout, quelques milliers de logements qui reviennent comptent. Le problème est qu’ils sont dispersés: dans 70 % des cas, l’immeuble concerné n’en compte qu’un seul. Paris devra donc avancer au cas par cas, pas au bulldozer.
C’est là que la nouvelle taxe peut servir. La loi de finances pour 2026 a créé une taxe sur la vacance des locaux d’habitation applicable aux logements vacants depuis au moins un an dans les communes les plus tendues, avec un taux de 17 % la première année et 34 % ensuite, que la commune peut relever jusqu’à 30 % puis 60 %. Paris veut l’utiliser à partir de 2027. Bien calibrée, elle peut faire bouger une partie des propriétaires qui laissent dormir un bien sans vraie contrainte technique ou juridique. Et la Ville a raison de ne pas miser sur la sanction seule: elle promet aussi intermédiation locative, aides à la rénovation et accompagnement.
Le levier le plus net est sans doute ailleurs, du côté des meublés touristiques permanents. La Ville veut réserver cette activité aux résidences principales, dans la limite de 90 jours par an, et renforcer les contrôles. Elle s’appuie sur la loi du 19 novembre 2024, qui a instauré un enregistrement national préalable et permet aux communes de mieux tracer les locations, tandis que les copropriétés peuvent, sous conditions, les interdire à la majorité des deux tiers. L’Apur relevait encore environ 48 000 annonces de logements entiers sur Airbnb à Paris en octobre 2025, dont 41 % liées à des multi-loueurs. Là, on ne parle plus d’un logement simplement inoccupé. On parle d’un logement retiré de l’habitation ordinaire parce qu’il rapporte davantage autrement.
La limite, elle, est claire. La réquisition des logements vacants reste un pouvoir du préfet, après avis du maire, pas une compétence librement utilisable par la Ville. Paris peut taxer, acheter, préempter, contrôler, aider et plaider. Elle ne peut pas, seule, reprendre la main sur tout le marché. C’est aussi pour cela qu’elle pousse l’État sur deux fronts: donner davantage de pouvoir local sur les logements durablement vides et pérenniser l’encadrement des loyers avant son échéance de novembre 2026.
Le mouvement dépasse Paris. En France, l’Insee comptait au 1er janvier 2025 environ 3,0 millions de logements vacants et 3,8 millions de résidences secondaires ou logements occasionnels. La Commission européenne décrit elle aussi une crise du logement devenue aiguë dans les zones urbaines et touristiques, avec des prix en hausse de plus de 60 % dans l’Union depuis 2013 et une forte poussée des locations de courte durée. New York a suivi la même logique en imposant l’enregistrement des locations touristiques et en interdisant aux plateformes de traiter les annonces non enregistrées. Paris n’invente donc pas un combat exotique. Elle rejoint une idée simple: quand le logement manque, l’usage résidentiel redevient une priorité publique.
Cela ne promet pas un miracle rapide, et ce n’est pas le bon critère. La bonne question est plus terre à terre: combien de logements Paris peut-elle remettre en circulation, sur quels segments, et avec quels outils crédibles. Sur la vacance brève, presque rien. Sur la vacance durable, un peu. Sur les meublés touristiques permanents, davantage. Ce n’est pas la solution unique à la crise du logement. C’est une politique plus précise, donc plus utile.