Hôpital, égouts, cinéma: à Paris, le numérique devient une infrastructure publique
Les avis publiés mi-avril disent quelque chose de plus intéressant qu’une simple liste d’achats publics. L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris cherche une extension d’hébergement pour ses équipements informatiques de production dans un datacenter de niveau Tier IV ou équivalent, en un seul lot, avec une remise des offres fixée au 27 avril 2026. Le Centre national du cinéma lance, lui aussi en un seul lot, un marché pour une solution de stockage et d’envoi dématérialisé d’éléments cinématographiques et audiovisuels, avec une échéance au 11 mai 2026. Vu de loin, cela ressemble à de l’informatique. Vu de près, c’est du fonctionnement vital.
Pour l’AP-HP, le sujet n’a rien d’abstrait. Le premier centre hospitalier universitaire d’Europe revendique 38 hôpitaux, 100 000 professionnels et 8 millions de patients accueillis chaque année. Il indique déjà que l’hébergement de certaines applications de santé est rendu depuis trois sites en Île-de-France, dont un site de la Ville de Paris dans le 18e arrondissement. Dans ce contexte, acheter de la capacité d’hébergement supplémentaire, ce n’est pas “moderniser l’IT”. C’est sécuriser la continuité d’un système qui porte des résultats de laboratoire, des applications cliniques ou des traitements de données de santé. La Cour des comptes rappelait encore en 2025 qu’en 2023, 10 % des victimes de cyberattaques en France étaient des établissements de santé.
Le même basculement se voit sous les rues. Paris gère un réseau d’égouts de près de 2 600 kilomètres. Le marché portant sur HYDRA-LIVE concerne la maintenance d’un logiciel intégré au système de gestion adaptative des ouvrages d’assainissement. Il a été publié comme une procédure négociée sans mise en concurrence préalable, pour 24 mois reconductibles deux fois un an. Le point important n’est pas le nom du logiciel. C’est le fait que l’assainissement d’une grande capitale ne repose plus seulement sur des vannes, des collecteurs et des équipes d’intervention. Il repose aussi sur des outils de supervision, d’alerte et de pilotage qui deviennent eux-mêmes des pièces critiques du service.
Le marché du CNC éclaire une autre face du problème. Le dépôt légal des films comprend désormais des fichiers numériques conservés par la Bibliothèque nationale de France pour le compte du CNC, sur le territoire national et dans des conditions de sécurité élevées. La direction du patrimoine cinématographique du CNC gère la conservation, la sauvegarde, la restauration et le catalogage des films sur tous supports. Là encore, le stockage et l’envoi dématérialisé ne sont pas un confort périphérique. Ils touchent à la circulation, à la conservation et à la traçabilité d’objets culturels qui ont une valeur patrimoniale et économique. Paris continue donc d’acheter du numérique non pour faire “plus moderne”, mais pour faire tenir ensemble ses services les plus concrets, du soin à la mémoire filmique.
Ces contrats disent aussi autre chose, moins flatteuse pour le récit des “opportunités PME”. Deux des marchés les plus visibles sont non allotis, c’est-à-dire sans découpage en lots. Or l’État rappelle noir sur blanc que l’allotissement est justement destiné à favoriser la concurrence et à faciliter l’accès des petites et moyennes entreprises à la commande publique. Le décalage est net dans les chiffres nationaux: les PME obtiennent 59 % des marchés publics en volume, mais seulement 27,2 % en valeur, tandis que les grandes entreprises captent 43 % de cette valeur. Traduction parisienne: sur ces marchés-là, la porte n’est pas fermée aux entreprises locales, mais elle s’ouvre surtout aux acteurs déjà très spécialisés, capables de garantir un haut niveau d’hébergement, de maintenance logicielle ou d’intégration. Ce n’est pas la même économie que celle du nettoyage, de l’impression ou de la petite maintenance.
C’est là que la commande publique numérique devient plus politique qu’elle n’en a l’air. Le guide de l’achat informatique publié par Bercy rappelle qu’acheter un système d’information ne donne pas automatiquement à la personne publique tous les droits pour le faire maintenir par un tiers, le faire évoluer librement ou mutualiser certains composants. Mal rédigé, un marché peut donc enfermer durablement un acheteur dans sa dépendance à un éditeur. Et cette dépendance n’est pas seulement budgétaire. En décembre 2025, la CNIL a infligé 1,7 million d’euros d’amende à Nexpublica France pour des mesures de sécurité jugées insuffisantes sur un logiciel de relation avec les usagers dans le champ social. Ce n’est pas le même produit que dans les avis repérés cette semaine, mais le rappel est utile: derrière la maintenance, les licences et les droits d’usage, il y a aussi une question de sécurité réelle des données et de maîtrise du service.
Paris n’invente d’ailleurs rien d’isolé. L’État pousse lui-même ses charges sensibles vers des architectures multi-sites. L’offre cloud interministérielle Nubo hébergeait fin juin 2024 quelque 440 projets applicatifs sur plus de 10 000 machines virtuelles, avec un modèle de résilience réparti sur deux sites en Île-de-France. Et quand l’AP-HP exige un datacenter Tier IV ou équivalent, elle vise un standard international de très haute disponibilité: Uptime Institute présente ce niveau comme tolérant aux pannes, utilisé dans plus de 122 pays. La nouveauté n’est donc pas que Paris achète des serveurs ou des logiciels. La nouveauté, c’est que l’infrastructure publique se lit désormais autant dans les contrats de stockage, de supervision et de droits d’usage que dans le béton, la fonte ou les murs techniques. Pour les entreprises franciliennes, le message est clair: les marchés les plus stratégiques se déplacent vers cette couche invisible, et ceux qui savent y entrer ne vendent plus un simple outil, mais une part de la continuité de la ville.