Article

La rue commence bien avant le trottoir

Le décompte 2026 des personnes sans-abri éclaire moins la rue elle-même que la chaîne d’impayés, d’attente et de ruptures qui y mène.

Illustration - Nuit de la solidarité

La Nuit de la Solidarité du 22 au 23 janvier a recensé 3 857 personnes sans-abri à Paris, contre 3 507 un an plus tôt, soit une hausse de 10 %. Dans les 33 autres communes de la Métropole du Grand Paris engagées dans l’opération, 1 083 personnes ont aussi été comptées. Le chiffre est massif, mais il faut le lire correctement : c’est un minimum, pas un total. Certaines personnes restent invisibles ou mobiles, et une tente occupée mais fermée ne compte que pour une personne.

Ce décompte ne raconte pas tout le mal-logement. Il ne porte que sur les personnes sans solution d’hébergement pour la nuit, pas sur celles hébergées à l’hôtel, en centre, chez des tiers ou en squat. Il dessine surtout une géographie de la rupture. À Paris, 70 % des personnes recensées ont été rencontrées dans la rue, soit 2 706 personnes. Les autres étaient dans les angles morts de la capitale : 400 sur les talus du périphérique, dans des issues de secours ou des parcs et jardins, 233 dans les bois de Boulogne et de Vincennes, 210 dans les gares SNCF parisiennes, 171 dans les stations de métro ou de RER. La rue commence donc bien avant le trottoir. Elle commence dans tous les replis où une ville trop chère cesse d’absorber.

Le nœud est en amont, dans le logement. Paris compte 271 906 logements sociaux au sens de la loi SRU, mais la pression n’a jamais été aussi forte, avec 292 000 ménages inscrits comme demandeurs. Quand l’accès au parc social se grippe à ce niveau, l’urgence sociale ne disparaît pas. Elle se déplace, elle s’empile, puis elle finit dehors. La rue n’est pas un accident final. C’est l’extrémité d’un entonnoir saturé.

L’hébergement d’urgence amortit le choc, mais il ne desserre pas l’étau. Fin 2025, près de 86 000 places étaient régulées par les SIAO et l’Ofii à Paris et en petite couronne, tous dispositifs confondus, dont plus de 37 000 à l’hôtel. La nuit du comptage, le Plan Grand Froid maintenait encore des places ouvertes. Malgré cela, le nombre de personnes recensées remonte. Cela dit une chose simple : le système tient, mais il tient en surcharge.

C’est là que la prévention devrait frapper plus tôt. À Paris, la CCAPEX peut être saisie à tous les stades d’une procédure pour coordonner les actions destinées à éviter l’expulsion, qu’il s’agisse d’impayés, de troubles de jouissance, d’une vente ou d’une reprise du logement. L’architecture existe donc. Le vrai problème est le passage à l’échelle, la rapidité d’intervention et la capacité à repérer les ménages avant que l’impayé ne devienne rupture de bail puis rupture tout court.

La tribune récente de Paris Habitat et d’Emmaüs Solidarité a au moins le mérite de rendre ce décalage visible. Leur dispositif « Objectif, retour au bail », lancé en 2024, repose sur un bail glissant temporaire et un accompagnement renforcé. À ce jour, 7 ménages y sont entrés, représentant 10 adultes, et 5 ont validé un passage en bail glissant. C’est utile. C’est même probablement intelligent. Mais face à 3 857 personnes sans-abri comptées en une nuit et 292 000 demandeurs de logement social, cela ressemble moins à un tournant qu’à une couture de précision sur une déchirure de masse.

Paris n’est d’ailleurs pas seule. La méthode de la Nuit de la Solidarité, inspirée d’autres métropoles internationales, a essaimé bien au-delà de la capitale. Le même soir, des opérations comparables ont aussi eu lieu à Dijon, Marseille, Nice, Quimper, Toulouse et Tours. Compter progresse. Prévenir, beaucoup moins. C’est tout le problème : on sait de mieux en mieux mesurer la rue, mais on reste trop faible pour casser la chaîne qui y mène.