À Lille, la recherche sur Alzheimer avance avec une carte. Pas une carte pour prédire demain la maladie chez un patient, mais une carte plus précise des endroits du génome où les chercheurs doivent regarder.
Des chercheurs de l’unité Inserm U1167, installée sur le campus de l’Institut Pasteur de Lille et associant aussi l’Université de Lille et le CHU de Lille, ont participé à la coordination d’une vaste étude internationale publiée le 3 juin 2026 dans Nature Genetics. Son objet : reprendre, comparer et harmoniser de grandes études génétiques déjà menées sur la maladie d’Alzheimer et les démences apparentées, afin de mieux séparer les signaux solides du bruit statistique.
L’ampleur compte. L’analyse porte sur 52 études, 128 681 cas ou cas “proxy” de démence et 849 833 témoins. Dans ce domaine, un cas “proxy” désigne une personne dont un proche parent est atteint. Cette méthode augmente la puissance statistique, mais elle peut brouiller les pistes : toutes les démences ne sont pas Alzheimer, et tous les jeux de données ne reposent pas sur le même degré de diagnostic clinique.
C’est précisément l’intérêt de ce travail. Les auteurs identifient 91 régions du génome associées au risque d’Alzheimer ou de démence apparentée, dont 16 nouvelles dans les populations d’ascendance européenne. Surtout, 56 de ces régions restent associées quand l’analyse se concentre sur des formes cliniquement diagnostiquées d’Alzheimer. La nouveauté n’est donc pas seulement d’ajouter des points sur la carte. Elle consiste à mieux dire lesquels semblent vraiment parler d’Alzheimer.
Ces régions ne sont pas des interrupteurs simples. Elles signalent des zones à explorer, où des mécanismes biologiques peuvent influencer le risque. Les résultats recoupent plusieurs grandes pistes déjà suivies dans la maladie : tau, amyloïde, lipides, immunité, voies endosomales et lysosomales. Pour les laboratoires, c’est une manière de prioriser les hypothèses, puis de passer à l’étape plus lente : comprendre quelles cellules, quelles protéines et quelles perturbations sont réellement en cause.
L’étude teste aussi des scores de risque polygéniques, calculés sans APOE, le facteur génétique le plus connu d’Alzheimer. Dans une cohorte étudiée après décès, les personnes situées dans le dixième le plus élevé du score présentaient environ deux fois plus souvent certains marqueurs pathologiques d’Alzheimer que celles au milieu de l’échelle. Mais la part expliquée reste faible. Ce score aide à comprendre la maladie à l’échelle de groupes, pas à annoncer un destin individuel.
Pourquoi cette histoire passe-t-elle par Lille ? Parce que l’équipe locale travaille depuis des années sur la génomique à très haut débit, le séquençage, les grandes populations de malades et de témoins, puis les modèles biologiques capables de donner un sens aux signaux génétiques. L’Institut Pasteur de Lille indique aussi que cette équipe a mis en place et coordonne le consortium EADB, pour European Alzheimer and Dementia Biobank, une biobanque européenne consacrée à Alzheimer et aux démences.
Dans le Nord, la publication raconte donc une compétence discrète mais rare : savoir transformer des données internationales, massives et imparfaites, en pistes mieux ordonnées pour la recherche. L’étape suivante passe par les études fonctionnelles, les modèles cellulaires et animaux, et la validation des régions encore incertaines. À Lille, le travail consiste pour l’instant à rendre un peu moins opaque la génétique d’une maladie que beaucoup de familles connaissent trop bien.
Sources consultées
- Nature GeneticsConsensus meta-analysis of genome-wide association studies for Alzheimer’s disease and related dementias
- Institut Pasteur de LilleUne cartographie génétique inédite et élargie de la maladie d’Alzheimer
- Institut Pasteur de LilleDéterminants moléculaires de la maladie d’Alzheimer et syndromes apparentés
- European Alzheimer and Dementia BiobankEuropean Alzheimer and Dementia Biobank