
La rue a obtenu un rendez-vous. Pas encore une augmentation de salaire.
Jeudi 5 novembre, 575 000 personnes ont manifesté en France selon le ministère de l’Intérieur, contre 1 573 000 revendiquées par la CGT. C’est la plus forte participation officielle depuis le début des grandes manifestations d’octobre, devant les 550 000 participants du 17 octobre, les 410 000 du 24 et les 320 000 du 31. La CGT évoque sa huitième mobilisation depuis le 29 septembre.
À 18 heures, les autorités recensaient 448 interpellations, 53 membres des forces de l’ordre blessés et 86 interventions pour incendie. La plupart des cortèges se sont déroulés sans incident majeur, mais des affrontements ont éclaté dans plusieurs grandes villes.
Dans la soirée, Sébastien Lecornu a annoncé une conférence sociale réunissant syndicats et patronat lundi 9 novembre à Matignon. Des consultations étaient déjà engagées. Le rendez-vous leur donne désormais une échéance commune, sans garantir de résultat.
Après plus d’un mois de contestation, trois questions se posent : qu’a obtenu le mouvement, combien a coûté cette séquence et comment compte-t-il transformer la mobilisation en décisions concrètes ?
Beaucoup de monde dans la rue, beaucoup moins de grévistes
Le 5 novembre a réuni des forces qui ne manifestaient pas toujours ensemble : salariés du privé, fonctionnaires, lycéens, étudiants, retraités et Gilets jaunes. Cinq organisations syndicales avaient lancé l’appel interprofessionnel initial.
Mais la puissance d’une manifestation ne se mesure pas uniquement au nombre de personnes présentes.
À la mi-journée, le gouvernement recensait 9,89 % de grévistes dans la fonction publique d’État, 4,60 % dans les collectivités territoriales et 3,93 % dans les hôpitaux. Dans l’Éducation nationale, le taux atteignait 12,77 % des personnels selon le ministère, hors académie de Toulouse.
La mobilisation était bien plus forte dans certains secteurs : la CGT affirme qu’un cheminot sur trois était en grève et recense plus de 2 000 arrêts de travail dans les entreprises et les services.
Le mouvement a donc réussi à rassembler largement, sans provoquer un arrêt général de l’activité. Cette différence compte pour la suite : une mobilisation visible exerce une pression politique, mais les syndicats doivent aussi convaincre les employeurs de négocier.
Qu’a réellement obtenu le mouvement ?
Les résultats les plus tangibles concernent la jeunesse.
Fin octobre, le gouvernement a annoncé un plafond de 28 élèves en seconde générale et technologique, progressivement généralisé d’ici 2028, ainsi que 1 000 postes supplémentaires dans l’enseignement et l’accompagnement des élèves dès 2027.
S’ajoutent 15 000 places dans l’enseignement supérieur en 2028, une indexation des bourses sur l’inflation dès 2027 et le remplacement annoncé de Parcoursup pour la campagne 2028. Quatre milliards d’euros de prêts préférentiels doivent également aider les régions à rénover les lycées.
Ces mesures répondent à des revendications exprimées pendant la mobilisation. Elles restent largement à financer, à organiser ou à appliquer. Elles constituent néanmoins des engagements précis, dont les jeunes pourront demander des comptes.
Pour les salariés, le bilan est beaucoup plus limité.
Le gouvernement envisage d’avancer au 1er décembre la revalorisation automatique du SMIC normalement prévue en janvier, éventuellement accompagnée d’un « coup de pouce ». Aucune hausse supplémentaire n’était arrêtée au 6 novembre.
Les syndicats réclament des augmentations plus larges : salaires du privé, point d’indice des fonctionnaires, pensions, prestations sociales. Or ces demandes ne dépendent pas toutes du même décideur. L’État peut agir directement sur le SMIC et la rémunération publique ; les salaires des entreprises nécessitent aussi des négociations avec les employeurs.
C’est précisément ce que la conférence sociale devra tenter de débloquer.
Le 5 novembre dans les 17 départements suivis
La journée a pris des formes très différentes selon les territoires. Les grandes villes ont concentré les cortèges, tandis que plusieurs départements franciliens ont surtout organisé des mobilisations professionnelles et des départs vers Paris.
Les chiffres des préfectures et des syndicats sont présentés séparément. Ils ne reposent pas toujours sur les mêmes méthodes de comptage.
- Paris
- 65 000 selon l’Intérieur, 350 000 selon la CGT. Le cortège a relié République à Nation. Des tensions ont été signalées, mais l’essentiel de la mobilisation s’est déroulé dans le cadre du parcours autorisé.
- Haute-Garonne
- Toulouse : 21 800 selon la préfecture, 80 000 selon la CGT. Violents affrontements autour du parcours contesté, 30 interpellations et 18 membres des forces de l’ordre blessés. À Tournefeuille, un local de vie scolaire a été incendié au lycée Françoise.
- Rhône
- Lyon : 30 500 selon la préfecture, 55 000 selon la CGT. Le cortège a rejoint Jean-Macé selon le parcours prévu, malgré des affrontements avec les forces de l’ordre.
- Seine-Maritime
- 17 500 participants selon la préfecture, dont 9 700 à Rouen et 6 100 au Havre. Onze interpellations dans le département, dont huit aux abords de lycées.
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- Alpes-Maritimes
- À Nice, 2 600 participants recensés par la préfecture en cours de matinée, 10 500 revendiqués par les syndicats. Cortège musical et pacifique. À Cannes, 360 personnes selon la police.
- Bouches-du-Rhône
- Marseille : 14 000 selon la préfecture, 150 000 selon la CGT. Dans le département, 17 lycées bloqués, 38 interpellations et 13 policiers blessés selon les autorités.
- Calvados
- Caen : 12 500 selon la préfecture, 26 000 selon la CGT. Le cortège déclaré s’est déroulé dans le calme. Des individus ont commis d’importantes dégradations dans deux lycées.
- Essonne
- Incidents graves autour d’établissements scolaires : selon l’Intérieur, cinq enseignants et deux surveillants ont été blessés à Arpajon. À Mennecy, un engin explosif artisanal a été découvert dans des sanitaires.
- Eure
- Des rassemblements étaient annoncés par les syndicats à Évreux, Pont-Audemer et Gisors. Aucun décompte départemental consolidé disponible.
- Gironde
- Bordeaux : 21 000 selon la préfecture, 120 000 selon la CGT. Tensions et interventions policières lors de la manifestation.
- Hauts-de-Seine
- À Nanterre, la CGT des agents municipaux avait déposé un préavis de grève couvrant les 5 au 8 novembre. Aucun bilan local chiffré confirmé.
- Nord
- Lille : 100 000 manifestants revendiqués par la CGT. La Ville prévoyait des perturbations dans 77 des 80 établissements scolaires municipaux, dont huit fermetures complètes. Le portail d’un lycée a également été incendié.
- Seine-et-Marne
- À Nemours, la municipalité avait prévu un accueil minimum dans trois groupes scolaires en raison de la grève. Des rassemblements étaient également annoncés dans plusieurs communes. Pas de bilan global confirmé.
- Seine-Saint-Denis
- À La Courneuve, un élève a été blessé au couteau près du lycée Denis-Papin pendant un blocage. Le suspect a été interpellé. Les faits sont distincts du cortège parisien.
- Val-d’Oise
- La CFDT avait organisé des inscriptions pour rejoindre la manifestation parisienne en car. Aucun bilan départemental consolidé disponible.
- Val-de-Marne
- À Villejuif, la CGT d’ORA L15, futur exploitant de la ligne 15 du Grand Paris Express, appelait ses salariés à se rassembler pour réclamer de meilleurs salaires et le remboursement intégral du Navigo.
- Yvelines
- Un parcours syndical avait été annoncé à Versailles, de la gare des Chantiers vers les institutions départementales, avant un départ vers Paris. Pas de participation locale consolidée.
Les incidents survenus dans les lycées ne doivent pas être confondus avec le déroulement des manifestations déclarées. À Caen, par exemple, la préfecture distingue elle-même un cortège calme des dégradations commises dans des établissements scolaires.
La facture : bien au-delà des vitrines cassées
Depuis le 17 octobre, les dégâts économiques s’accumulent. Mais les commerces détruits ou pillés ne représentent qu’une partie du problème.
Selon le réseau des chambres de commerce et d’industrie, 2 488 commerces ont été touchés lors des violences du 17 octobre, puis 50 supplémentaires le 24 et 27 le 31. Parmi eux, 1 161 ont été fortement dégradés.
Les CCI évoquent également plus de 6 000 commerces empêchés de travailler. Beaucoup n’ont subi aucune destruction : ils ont fermé par précaution, perdu leur clientèle ou souffert des difficultés d’accès aux centres-villes.
Les commerçants interrogés par le réseau font état de pertes de chiffre d’affaires de 60 à 80 % lors des samedis concernés. À l’approche des fêtes, la répétition des journées perturbées entame les recettes de commerces déjà fragilisés.
La Fondation IFRAP estime le coût des violences des 17 et 18 octobre à 613 millions d’euros dans son scénario central et 1,1 milliard dans son hypothèse haute. Ce ne sont pas des montants définitifs. Ils ne représentent pas non plus le coût total des grèves et manifestations de l’automne.
La question de la contre-productivité est donc légitime, mais elle exige de distinguer les responsabilités. Les destructions pénalisent des entreprises, leurs salariés et des habitants souvent étrangers aux décisions contestées. Une grève pacifique, elle, constitue un moyen légal de négociation dont le coût immédiat doit être confronté aux résultats éventuellement obtenus.
Pour l’heure, le coût des violences est déjà considérable. Les bénéfices économiques et sociaux durables de cette séquence restent à établir.
Quel est le véritable objectif de la mobilisation ?
C’est désormais la difficulté centrale du mouvement.
Les lycéens disposent d’engagements gouvernementaux qu’ils peuvent suivre dans le temps. Les syndicats veulent des hausses de rémunération et des moyens supplémentaires. Les Gilets jaunes défendent une contestation plus large du coût de la vie et souhaitent prolonger la mobilisation dès les 6 et 7 novembre.
Ces revendications peuvent se renforcer mutuellement, mais elles ne débouchent pas automatiquement sur une négociation unique.
La CGT souhaite maintenir la pression. Les organisations syndicales devront cependant préciser quelles mesures elles veulent obtenir en priorité, auprès de qui et selon quel calendrier. Le gouvernement devra, de son côté, indiquer ce qu’il est prêt à décider et financer, plutôt que de renvoyer l’ensemble des demandes au dialogue social.
Lundi 9 novembre, à Matignon, le test sera concret : une revalorisation supplémentaire du SMIC est-elle proposée ? Des négociations salariales de branche sont-elles engagées ? Les fonctionnaires obtiennent-ils des engagements chiffrés ?
Après huit mobilisations selon la CGT, les manifestants n’ont plus seulement besoin d’être comptés. Ils ont besoin de savoir ce qui peut être obtenu, par qui et à quelle date.
Sources consultées
- Ministère de l’IntérieurBilan de la mobilisation lycéenne et de la journée nationale d’action du 5 novembre 2026
- CGTNous étions près d’1,6 million en grève et dans les manifestations
- Service d’information du GouvernementSébastien Lecornu présente les nouvelles mesures pour les lycéens et les étudiants
- Service d’information du GouvernementConférence sociale
- CCI FranceLes CCI appellent à une mobilisation collective pour sauver le commerce de proximité
- Fondation IFRAPViolences des 17 et 18 octobre 2026 : une facture qui approche le milliard d’euros