
Dans la même enquête, 88 % des écoliers disent se sentir bien dans leur école et 34 % déclarent avoir subi au moins une forme de violence sexuelle. Ces deux chiffres, publiés le 27 octobre par le ministère de l’Éducation nationale, décrivent une réalité inconfortable : une école peut être un lieu où les enfants aiment aller, tout en laissant se produire des atteintes à leur intimité.
L’enquête de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) a été menée au printemps 2025 auprès de 11 200 élèves de CE2, CM1 et CM2, dans les écoles publiques et privées sous contrat. Elle recueille ce que les enfants déclarent avoir vécu, y compris lorsque personne n’en a été informé.
Il faut d’abord comprendre ce que mesurent ces 34 %. D’autant qu’un nouveau dispositif national de détection des violences sexistes et sexuelles commence à être déployé ce 2 novembre 2026, de la grande section de maternelle à la terminale.
Ce que recouvrent réellement les 34 %
L’enquête distingue plusieurs situations. 22 % des élèves déclarent avoir été gênés par quelqu’un qui les regardait ou essayait de les regarder aux toilettes. Une proportion identique affirme que quelqu’un a essayé de les embrasser, de les toucher ou de les caresser sans leur accord dans leur école.
Ces expériences n’ont pas toutes la même nature ni la même gravité. La question sur les contacts non consentis regroupe plusieurs gestes sans permettre de connaître leur répartition. Les réponses ne constituent pas davantage un inventaire d’infractions pénales établies.
Mais la diversité des situations ne rend pas le résultat anodin. Le fait qu’un enfant se sente observé dans un lieu intime ou subisse un contact qu’il refuse mérite une réponse, indépendamment de la qualification juridique qui pourrait être retenue.
Les plus jeunes sont aussi les plus exposés : 42 % des CE2 déclarent au moins une des formes de violence sexuelle étudiées. Les filles et les garçons sont concernés dans des proportions comparables, contrairement aux écarts qui apparaissent ensuite au collège et s’accentuent au lycée.
Des violences que les adultes ne voient pas
L’autre résultat important porte sur la circulation de la parole.
Parmi les élèves ayant déclaré au moins une violence, 37 % seulement disent en avoir parlé à quelqu’un. Cette proportion concerne toutes les atteintes recensées, physiques, verbales, psychologiques ou sexuelles, et pas uniquement les violences sexuelles.
Pourquoi les autres se taisent-ils ? Parmi ceux qui n’en ont parlé à personne, 56 % estimaient que ce n’était pas si grave, 31 % pensaient avoir réglé le problème seuls et 24 % jugeaient qu’en parler n’aurait rien changé. La peur, la honte et la crainte d’aggraver la situation interviennent également.
L’absence de signalement laisse donc une grande partie des violences hors du regard des adultes.
Les lieux racontent aussi quelque chose. Dans une seconde publication de la DEPP, 27 % des élèves déclarent avoir déjà eu peur dans les toilettes de leur école. Seuls 42 % les trouvent propres. Ces indicateurs ne démontrent pas un lien de causalité avec les atteintes sexuelles, mais désignent un espace concret où le sentiment de sécurité est particulièrement fragile.
Désormais, l’école devra poser la question
Le décret du 14 octobre 2026, adopté avant la publication de cette enquête, impose aux établissements publics et privés sous contrat de proposer chaque année un questionnaire de repérage des violences sexistes et sexuelles. Son déploiement commence le 2 novembre.
Le questionnaire est facultatif, adapté à l’âge des élèves, et peut être rempli anonymement.
Pour les CE2, CM1 et CM2, les questions sont directes. L’enfant se sent-il en sécurité à l’école ? Chez lui ? Un adulte ou un autre enfant lui a-t-il demandé de garder un secret inquiétant ? Quelqu’un a-t-il touché ses parties intimes sans respecter les règles expliquées auparavant ?
Le document demande également à l’élève s’il connaît un adulte de confiance dans son école. Et il peut simplement cocher une case pour demander à parler à quelqu’un.
C’est un changement important : l’école ne dépend plus uniquement de la capacité d’un enfant à venir spontanément raconter ce qu’il a vécu. Elle lui propose une occasion de s’exprimer, dans un cadre préparé.
Le dispositif dépasse aussi les violences commises dans l’établissement. Ses questions portent sur la maison, les autres lieux fréquentés et Internet. L’école devient ainsi un point de détection possible de violences qui se produisent ailleurs.
Mais une difficulté apparaît immédiatement. Lorsqu’un questionnaire nominatif révèle des violences potentielles, l’enfant doit être reçu par un personnel formé. Lorsqu’il est anonyme, l’établissement organise une action collective de sensibilisation, sans pouvoir identifier l’élève concerné pour lui proposer une protection individuelle à partir de cette seule réponse.
L’anonymat peut faciliter la parole ; il limite aussi la possibilité d’agir directement.
Le véritable test sera la capacité à protéger
Le ministère prévoit que les réponses soient examinées rapidement, notamment pour permettre la mise en sécurité d’un enfant le jour même lorsqu’une situation d’inceste est suspectée. Les entretiens doivent mobiliser des personnels formés, issus notamment de la santé scolaire, du service social ou de la psychologie de l’Éducation nationale.
Or le recrutement des personnels de santé scolaire est déjà difficile. Un rapport du Sénat de juin 2025 relevait que seuls 57 % des postes budgétés de médecins scolaires étaient pourvus. Les difficultés de recrutement concernent également d’autres métiers de la santé scolaire.
Le nouveau dispositif ajoute donc une responsabilité à des équipes déjà sollicitées : organiser les séances, examiner les réponses, recevoir les enfants et orienter les situations préoccupantes. La qualité de la protection dépendra autant de leur disponibilité que des questions posées.
L’Éducation nationale dispose de leviers concrets : coordonner les interventions à l’échelle départementale, garantir la présence de personnels formés, organiser rapidement les entretiens et suivre les délais de prise en charge. Les équipes scolaires et les communes peuvent parallèlement agir sur les espaces où l’intimité des enfants est insuffisamment protégée.
Il faudra surtout mesurer autre chose que le nombre de questionnaires distribués : combien d’enfants ont demandé de l’aide, combien ont été reçus, dans quels délais et avec quelles suites.
L’enquête de la DEPP a montré ce que les enfants peuvent raconter lorsqu’on leur pose des questions. Le dispositif national ouvre une possibilité supplémentaire.
Le véritable résultat se mesurera au nombre d’enfants que cette parole aura permis de protéger.
Sources consultées
- Ministère de l'Éducation nationale, DEPPÀ l'école, les plus jeunes élèves sont plus souvent victimes de violence, note d'information n° 26.46, 27 octobre 2026
- Ministère de l'Éducation nationale, DEPPUn climat scolaire similaire dans les écoles publiques et privées sous contrat, note d'information n° 26.45, 27 octobre 2026
- LégifranceDécret n° 2026-954 du 14 octobre 2026
- Ministère de l'Éducation nationale, ÉduscolQuestionnaire de repérage des violences sexistes et sexuelles, classes de CE2, CM1 et CM2, octobre 2026
- Ministère de l'Éducation nationale, ÉduscolDispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, guide de mise en œuvre, octobre 2026
- Sénat, commission des affaires socialesSanté mentale et psychiatrie : pas de « grande cause » sans grands moyens, rapport d'information n° 787, 25 juin 2025