
Le 20 mai dernier, 58 membres des commissions des finances de l’Assemblée nationale et du Sénat ont voté contre la nomination d’Emmanuel Moulin à la tête de la Banque de France. Seulement 52 ont voté pour. Emmanuel Macron a pourtant pu nommer son ancien secrétaire général de l’Élysée à ce poste pour six ans.
Cinq mois plus tard, une deuxième succession monétaire s’ouvre avant la présidentielle française. Christine Lagarde a annoncé jeudi 29 octobre qu’elle quitterait la Banque centrale européenne (BCE) le 7 février 2027, près de neuf mois avant la fin prévue de son mandat.
Emmanuel Macron pourrait ainsi participer au choix du prochain président de la BCE avant de quitter l’Élysée. Le calendrier de cette nomination reste inconnu, mais son titulaire sera désigné pour huit ans, potentiellement jusqu’en 2035.
Le gouverneur que le Parlement n’a pas pu bloquer
Le parcours d’Emmanuel Moulin éclaire ce que signifie cette continuité du pouvoir.
Avant de prendre la tête de la Banque de France le 2 juin, il était secrétaire général de l’Élysée depuis avril 2025. Il avait auparavant dirigé le Trésor, travaillé dans les cabinets de Bruno Le Maire et de Gabriel Attal, mais aussi été directeur adjoint du cabinet de Christine Lagarde lorsque celle-ci était ministre de l’Économie.
Cette carrière lui donne une connaissance approfondie des finances publiques et des institutions européennes. Elle témoigne également de sa proximité professionnelle avec plusieurs responsables politiques, dont Emmanuel Macron.
Sa nomination a rencontré une opposition parlementaire particulièrement révélatrice. Les commissions des finances de l’Assemblée nationale et du Sénat ont comptabilisé 58 votes contre et 52 pour, auxquels s’ajoutaient cinq bulletins blancs.
Mais le Parlement ne peut bloquer une telle nomination qu’avec une majorité négative des trois cinquièmes des suffrages exprimés. Il aurait fallu 66 votes contre. À huit voix près, Emmanuel Moulin a donc pu être nommé malgré une majorité de suffrages exprimés défavorables.
Ce résultat révèle la nature du contrôle parlementaire : les élus disposent d’un pouvoir de veto, pas d’un pouvoir de confirmation à la majorité simple. La Constitution laisse au président de la République une large capacité de nomination.
Le départ de François Villeroy de Galhau avait ouvert cette possibilité. L’ancien gouverneur, dont le mandat devait s’achever en octobre 2027, avait annoncé en février sa décision de rejoindre la fondation Apprentis d’Auteuil. Il a affirmé avoir pris cette décision personnellement, indépendamment de l’élection présidentielle.
À la BCE, Macron devra convaincre les autres Européens
La succession de Christine Lagarde suscite une controverse comparable, mais la répartition du pouvoir est différente.
Le Rassemblement national dénonce un calendrier qui permettrait aux dirigeants actuels de choisir le prochain président de la BCE avant une éventuelle alternance française. L’eurodéputé allemand Markus Ferber, membre du Parti populaire européen, s’inquiète lui aussi des conséquences qu’aurait, pour la confiance dans l’institution, l’impression d’un départ organisé autour d’un scrutin national.
À l’inverse, l’économiste allemand Marcel Fratzscher y voit la possibilité d’assurer une transition ordonnée et de préserver l’indépendance de la banque centrale.
Christine Lagarde a donné jeudi sa propre explication : elle souhaite retrouver la liberté de s’exprimer et de participer à des débats dépassant la politique monétaire. Les obligations de neutralité liées à ses fonctions lui imposaient jusqu’ici une certaine réserve.
Aucun élément public n’établit que les départs de Lagarde et de Villeroy de Galhau aient été coordonnés avec l’Élysée. Leur conséquence institutionnelle est néanmoins tangible.
Cette fois, Emmanuel Macron devra négocier avec les autres gouvernements de la zone euro. La nomination du président de la BCE exige l’accord d’au moins 16 des 21 États membres, représentant 65 % de leur population. Le Parlement européen est consulté, mais ne dispose pas d’un veto comparable à celui du Parlement français pour la Banque de France.
Le départ de Lagarde coïncide avec deux autres changements : Isabel Schnabel quittera le directoire en janvier et le mandat de Philip Lane prendra fin en mai. Trois des six postes de cette instance pourraient donc être négociés ensemble.
Les États chercheront un compromis sur les candidats, les nationalités et les responsabilités. La France dispose d’une influence importante, mais aucun candidat ne peut être imposé par Paris.
Une nomination avant la présidentielle demeure possible, sans être acquise.
Choisir un dirigeant, puis accepter qu’il vous résiste
Reste le paradoxe central de ces nominations : les responsables politiques désignent les dirigeants des banques centrales, puis perdent le pouvoir de leur donner des instructions.
Cette indépendance est protégée par les traités européens. Le gouverneur de la Banque de France et les membres du directoire de la BCE ne peuvent recevoir d’ordres des gouvernements. Leur révocation est strictement encadrée.
La proximité professionnelle d’Emmanuel Moulin avec l’Élysée ne suffit donc pas à conclure qu’il agira pour le compte d’Emmanuel Macron.
Cette distinction a des conséquences immédiates. La France emprunte désormais à des taux élevés, tandis que la BCE doit contenir une inflation repartie à la hausse dans la zone euro. Les intérêts budgétaires français peuvent entrer en tension avec les exigences de stabilité monétaire communes aux 21 pays.
Interrogé le 25 septembre sur la possibilité que la BCE vienne secourir la France en cas de difficultés de financement, Emmanuel Moulin avait renvoyé la responsabilité au gouvernement et au Parlement. Il leur appartient, expliquait-il, de réduire le déficit et de rétablir une trajectoire budgétaire soutenable.
Et le gouverneur nommé par Emmanuel Macron avait ajouté qu’attendre une « solution miracle » de la BCE reviendrait à « fuir ses responsabilités ».
Sources consultées
- Assemblée nationaleLe Parlement ne s'oppose pas à la nomination de M. Emmanuel Moulin à la fonction de gouverneur de la Banque de France
- Banque de FranceEmmanuel Moulin, biographie officielle
- Banque centrale européenneECB President Lagarde to step down on 7 February 2027
- Conseil de l'Union européenneAppointment of the European Central Bank executive board
- Banque centrale européenneIndependence
- Banque de FrancePublic Sénat : « Il faut que nous ayons un budget, avec des économies, qui replace la trajectoire du déficit sur une pente descendante »