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Manifestations : Macron veut privilégier les syndicats face à une colère née sur les réseaux sociaux

Après les violences du 17 octobre, l'exécutif mise sur les cortèges encadrés. Mais le mouvement né sur les réseaux sociaux échappe en partie aux syndicats.

Illustration de manifestants et de syndicats

Le 7 septembre, un jeune homme publie sur TikTok une vidéo proposant de manifester contre la hausse des prix du carburant le 17 octobre. Elle dépasse les 600 000 mentions « j’aime ». La date est ensuite largement reprise, tandis que d’autres mobilisations s’organisent. Le 17 octobre, 550 000 personnes descendent dans les rues de France selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs. La journée s’achève dans plusieurs villes par des violences et des pillages.

Jeudi 22 octobre, Emmanuel Macron annonce vouloir privilégier les manifestations organisées par les syndicats et interdire autant que possible les autres rassemblements prévus samedi 24 octobre.

Le paradoxe est saisissant : le mouvement que l’exécutif cherche désormais à encadrer s’est précisément développé en dehors des structures syndicales traditionnelles.

Une mobilisation sans organisateur unique

L’appel du 17 octobre s’est d’abord propagé sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, où les vidéos évoquant cette date avaient cumulé 132 millions de vues avant même la mobilisation, selon les données de Visibrain rapportées par Le Monde. Le journal a également identifié des comptes au comportement suspect diffusant des affiches générées par intelligence artificielle. Aucune ingérence étrangère n’a été établie.

Le mouvement a ensuite agrégé des groupes très différents : lycéens mobilisés depuis septembre contre la dégradation de leurs conditions d’enseignement, étudiants, anciens Gilets jaunes, militants du climat, agriculteurs et travailleurs des plateformes. Des syndicats, dont la CGT et Solidaires, ont rejoint la mobilisation sans en être à l’origine.

Cette organisation diffuse constitue à la fois la force et la fragilité du mouvement. Les appels peuvent circuler très rapidement, sans direction nationale ni calendrier négocié. Mais lorsqu’un rassemblement attire des dizaines de milliers de personnes, qui discute avec la préfecture ? Qui négocie les itinéraires ? Qui organise les secours, transmet les consignes et tente d’éviter que des groupes violents ne prennent le contrôle de certains secteurs ?

Ces questions ont pris une dimension dramatique le 17 octobre. À Lyon, des centaines de commerces ont été attaqués ou pillés. À Limoges, l’hôtel de ville a été ravagé par un incendie criminel. Dans plusieurs villes, des groupes mobiles ont affronté les forces de l’ordre, parfois loin des cortèges pacifiques.

Pour l’État, la recherche d’interlocuteurs identifiables répond donc à une nécessité opérationnelle réelle.

Ce que les syndicats apportent au maintien de l’ordre

Les grandes organisations syndicales disposent de moyens que les collectifs spontanés ne possèdent pas toujours : responsables identifiés, équipes habituées aux manifestations, services d’ordre, relations suivies avec les préfectures.

Avant le 17 octobre, la CGT parisienne avait ainsi annoncé qu’elle assurerait son propre service d’ordre dans le cortège. Ces équipes peuvent aider à orienter les participants, prévenir les incidents, organiser les échanges avec les policiers et faciliter les interventions des secours.

Ce savoir-faire ne garantit toutefois pas l’absence de violences, notamment lorsque des groupes extérieurs cherchent délibérément l’affrontement. Le maintien de l’ordre demeure une responsabilité des autorités publiques.

La distinction entre mouvements encadrés et rassemblements difficiles à sécuriser peut donc être pertinente. Mais elle ne recoupe pas parfaitement celle entre syndicats et autres organisateurs.

À Lyon, le préfet a interdit une manifestation pourtant déclarée par l’UNEF, syndicat étudiant, et le Nouveau Parti anticapitaliste révolutionnaire pour jeudi 22 octobre. Les autorités invoquaient les violences récentes, un parcours sensible se terminant place Bellecour et un service d’ordre jugé insuffisant. Les discussions n’avaient pas permis de trouver un autre itinéraire.

Même une organisation syndicale peut ainsi se voir interdire de défiler lorsque les risques sont jugés trop élevés.

À Paris, les étudiants gagnent au tribunal, mais restent sur place

La même difficulté apparaît à Paris. Mercredi 21 octobre, la préfecture de police interdit une manifestation déclarée par l’Interfac Île-de-France, collectif issu des assemblées générales universitaires.

Elle reproche aux organisateurs leur incapacité à prévenir les exactions commises lors des rassemblements des 13 et 17 octobre. Ce motif est plus précis que la simple absence d’étiquette syndicale, et l’arrêté précède les déclarations présidentielles du jeudi.

Le tribunal administratif suspend pourtant cette interdiction le 22 octobre, à l’issue d’une procédure d’urgence. La préfecture prend alors un nouvel arrêté : les étudiants peuvent se rassembler devant la Pitié-Salpêtrière, mais leur cortège ne peut plus rejoindre Bastille.

Les motifs précis de la suspension judiciaire restent à confirmer. Cette succession d’arrêtés montre néanmoins les possibilités intermédiaires entre l’autorisation d’un défilé et son interdiction complète.

Pour Coppélia Moreau, membre de l’Interfac interrogée par l’AFP, le mouvement comprend des étudiants syndiqués, des militants politiques et des jeunes pour lesquels il s’agit parfois d’une première mobilisation. Cette diversité complique l’encadrement, mais fait aussi partie de la réalité politique que l’État doit prendre en compte.

La sécurité peut justifier une interdiction, pas le choix des organisateurs

En France, les manifestations sur la voie publique relèvent d’un régime de déclaration préalable. Le Code de la sécurité intérieure ne réserve pas leur organisation aux syndicats.

Les préfets peuvent interdire un rassemblement présentant des risques pour l’ordre public, à condition que leur décision soit adaptée, nécessaire et proportionnée. Ils doivent notamment apprécier si des moyens policiers, un changement de parcours ou d’autres restrictions permettent de prévenir les troubles.

Ce principe a été rappelé par le Conseil d’État en octobre 2023, à propos d’une instruction gouvernementale visant les manifestations de soutien à la cause palestinienne. Le recours avait été rejeté après que le ministère eut précisé la portée de sa consigne. Chaque préfet restait tenu d’examiner les circonstances propres aux rassemblements concernés.

La nouvelle orientation présidentielle rencontre la même limite. Le statut d’une organisation peut renseigner sur sa capacité à sécuriser un cortège. Il ne constitue pas, à lui seul, un critère légal permettant de décider qui peut manifester.

À Paris, cette distinction prend déjà une forme concrète. Pour samedi, la préfecture a accepté le parcours Bastille-Nation déclaré notamment par la CGT, tandis qu’elle a annoncé l’interdiction du trajet Bastille-Opéra proposé par des Gilets jaunes. Les itinéraires et les risques sont différents : cette divergence ne suffit donc pas à établir une discrimination. Mais les motifs de chaque restriction doivent pouvoir être défendus devant le juge.

Jeudi soir, l’Association de défense des libertés constitutionnelles (Adelico) et le Syndicat de la magistrature ont saisi le Conseil d’État pour demander la suspension de la consigne présidentielle.

Sources consultées
  1. Le MondeLes « gilets jaunes » de retour le 17 octobre : itinéraire d'une rumeur née sur TikTok
  2. Le MondeManifestation du 17 octobre : l'appel à se mobiliser circule largement en ligne, sans savoir comment cela va se traduire dans la rue
  3. Le ProgrèsLyon : le préfet interdit la manifestation lycéenne et étudiante prévue ce jeudi 22 octobre
  4. LégifranceCode de la sécurité intérieure, articles L. 211-1 à L. 211-4
  5. Conseil d'ÉtatDécision n° 488860 du 18 octobre 2023
  6. Agence AnadoluFrance : un recours déposé devant le Conseil d'État contre les restrictions aux manifestations annoncées par Macron