
La France multiplie les créations d’entreprises et les emplois, mais produit toujours moins de richesse par travailleur qu’avant la crise sanitaire. Un paradoxe dont les dernières statistiques de l’Insee permettent désormais de mesurer une partie des causes.
Vendredi 16 octobre, l’institut a annoncé 971 803 créations d’entreprises depuis janvier 2026, soit 112 756 de plus qu’un an auparavant. Les microentrepreneurs représentent 82,5 % de cette progression.
Cette vague d’immatriculations prolonge une transformation du marché du travail. Entre fin 2019 et fin 2025, la France a gagné 1,7 million d’emplois. Parmi eux, 555 000 microentrepreneurs à titre principal et 370 000 alternants. Ces deux catégories représentent ensemble plus de la moitié des emplois supplémentaires.
Mais sur ces six années, la productivité par personne en emploi a reculé de 1,1 %. Et par rapport à la trajectoire qu’elle suivait avant la pandémie, le retard atteint 4,3 points en 2025.
Un apprentissage qui affecte davantage la productivité mesurée que le microentrepreneuriat
Une partie de ce décalage tient à la façon dont les emplois sont comptabilisés. Un indépendant travaillant quelques heures par semaine compte pour une personne en emploi, comme un salarié à temps plein. Les apprentis sont également comptés conventionnellement à temps complet, bien qu’ils passent environ la moitié de leur temps en formation plutôt qu’en entreprise.
Pour ces travailleurs, la valeur ajoutée produite par personne peut être inférieure, notamment parce que le temps consacré à la production est plus réduit. Leur arrivée peut donc abaisser la richesse moyenne produite par travailleur, même lorsqu’elle augmente l’activité économique totale.
L’Insee a tenté de chiffrer cet effet. Dans les branches marchandes non agricoles, la productivité se situait en 2025 quatre points sous sa tendance d’avant-crise. En isolant l’activité salariée de celle des indépendants et en tenant compte de la moindre productivité des alternants, ce retard tombe à 2,4 points.
La mesure corrigée réduit ainsi le retard de 1,6 point sur quatre, soit 40 %, selon les hypothèses retenues par l’Insee.
Le détail est révélateur : l’essor de l’alternance contribue pour 1,3 point au retard calculé, contre seulement 0,3 point pour l’ensemble de l’emploi non salarié, dont les microentrepreneurs.
La différence s’explique notamment par les trajectoires antérieures. Le travail indépendant progressait déjà fortement dans les années 2010, alors que l’apprentissage a connu une accélération particulièrement rapide depuis 2019.
Ce calcul repose sur une hypothèse conventionnelle : l’Insee attribue aux alternants une productivité équivalente au quart de celle d’un salarié ordinaire. Il mesure un effet de composition, pas la rentabilité future de leur formation.
Les 2,4 points qui restent
La correction laisse subsister la majorité du retard de productivité dans les activités marchandes non agricoles. Et les difficultés dépassent la seule question du nombre de travailleurs : à l’échelle de l’économie entière, la productivité par heure travaillée se situe également 4,9 points sous sa tendance d’avant-crise.
L’Insee identifie plusieurs secteurs où la production peine à suivre. Dans le commerce, la baisse de la consommation a réduit l’activité, tandis que l’emploi s’est ajusté plus lentement. Dans la construction, la productivité était déjà orientée à la baisse avant la pandémie. Certaines industries énergivores subissent encore les conséquences du choc énergétique de 2022.
Le retard français s’est néanmoins réduit depuis 2023, notamment grâce au redressement de l’activité industrielle et de certains services. La faiblesse de la productivité reste un problème économique réel, mais son ampleur et ses causes évoluent.
Cette distinction compte pour juger les performances françaises. Accueillir davantage de jeunes en formation ou permettre à des personnes de développer leur propre activité augmente les possibilités de travailler. Améliorer durablement la productivité exige aussi davantage de valeur ajoutée par heure travaillée, grâce aux compétences, aux équipements et à l’organisation de la production.
La Banque de France anticipe d’ailleurs qu’une partie du redressement de la productivité passera par un ralentissement des créations d’emplois. Le ratio pourrait donc s’améliorer en partie parce que l’économie embauche moins, sans que chaque heure travaillée soit devenue beaucoup plus productive.
Sources consultées
- InseeForte hausse sur un an des créations d’entreprises de juillet à septembre 2026
- InseeEmploi, chômage, travail : quelques questions, 15 octobre 2026
- Insee, blogLes gains de productivité français en partie retrouvés, sans effacer le retard accumulé
- DaresQuel impact de la hausse de l’alternance depuis 2019 sur la productivité moyenne du travail ?
- Banque de FranceProjections macroéconomiques, juin 2026