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Char franco-allemand : pourquoi le successeur du Leclerc pourrait être plusieurs machines

Berlin dément l'abandon du MGCS. Le chef d'état-major de l'armée de Terre estime ne pas pouvoir acheter 200 chars dès 2037 : il envisage une relève mêlant Leclerc rénovés et robots.

Illustration - Char et véhicules robotisés

Remplacer les 200 chars Leclerc français par 200 blindés flambant neufs en 2037 ? Le chef d’état-major de l’armée de Terre affirme qu’il n’en aura pas les moyens. Et construire un char capable de réunir toutes les armes et protections envisagées le ferait grimper, selon ses estimations, autour de 80 tonnes.

L’armée française prépare donc une autre solution : conserver ses Leclerc rénovés tout en introduisant progressivement de nouveaux chars accompagnés de robots, de capteurs et d’armes répartis sur plusieurs véhicules. Elle estime avoir besoin d’au moins 200 « systèmes chars », susceptibles d’associer plusieurs plateformes chacun. Une transformation plus profonde que le simple remplacement d’un modèle par un autre.

C’est cette transition que vient compliquer la crise franco-allemande du 9 octobre.

Jeudi, devant les députés, le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, a regretté la décision allemande de quitter le projet commun de char du futur, baptisé MGCS. Vendredi, Berlin a démenti tout abandon. Le ministère français des Armées a également confirmé la poursuite du programme, désormais recentré sur la connectivité, le combat collaboratif et la robotique.

Les deux pays continuent à travailler ensemble. Mais ils ne poursuivent plus exactement le projet industriel imaginé en 2017.

Pourquoi un seul char ne suffit plus

En mai, lors d’une audition au Sénat, le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, avait exposé le problème avec une franchise inhabituelle.

Pour percer une ligne ennemie et exploiter une percée, un char conserve son utilité : puissance de feu, mobilité, protection de l’équipage. Mais les exigences s’accumulent. Il faudrait lui ajouter des missiles, une défense contre les drones, des protections actives capables d’intercepter certaines menaces, des équipements de guerre électronique et de nouveaux capteurs.

Tout installer sur le même véhicule conduirait, selon le général, à une masse d’environ 80 tonnes, excessive pour les besoins envisagés.

Sa réponse consiste à répartir ces fonctions entre plusieurs plateformes, ce que les militaires appellent un « système de systèmes ». Un blindé principal conserverait les capacités de combat lourd, tandis que des véhicules robotisés pourraient assurer certaines missions de reconnaissance, de protection ou d’appui. Les informations circuleraient entre eux pour coordonner leurs actions.

L’enjeu dépasse le poids des blindés. Sur le champ de bataille ukrainien, les drones rendent les mouvements plus facilement détectables et exposent les véhicules à des attaques venant de plusieurs directions. Les robots permettent d’envisager certaines missions dangereuses sans exposer directement un équipage.

Cette formule impose cependant une nouvelle contrainte : maintenir les communications entre des machines dispersées alors que l’adversaire tente de brouiller leurs liaisons. Les enseignements de la guerre en Ukraine montrent que la guerre électronique peut aussi perturber les équipements du camp qui l’utilise.

La France possède déjà des compétences en robotique militaire, mais leur emploi dans des unités de combat reste largement expérimental. Avec le projet Pendragon, l’armée de Terre vise une première unité robotisée en 2027. Il s’agira d’un prototype opérationnel initial, encore appelé à évoluer, plutôt que d’une capacité déjà déployable à grande échelle.

Des Leclerc encore en service après 2037

La contrainte budgétaire impose elle aussi une transition progressive.

La loi de programmation militaire actualisée en août prévoit 200 Leclerc rénovés à l’horizon 2035, contre seulement 34 à la fin de 2024. Elle programme parallèlement le développement d’une première capacité intermédiaire associant plusieurs plateformes et un réseau numérique de combat.

Pierre Schill a explicitement envisagé une période durant laquelle les Leclerc modernisés serviraient aux côtés de nouveaux systèmes. Lors de son audition, il a assuré qu’ils ne seraient pas obsolètes en 2037.

Il a surtout refusé de faire de l’achat immédiat de 200 nouveaux chars un objectif prioritaire. Une telle commande représenterait plusieurs milliards d’euros, qu’il estime ne pas pouvoir mobiliser, au détriment de la transformation technologique.

Ce calendrier distingue profondément les besoins français de ceux de l’Allemagne. Berlin renouvelle actuellement sa flotte avec des Leopard 2A8 et dispose, selon le général Schill, d’environ dix ans de marge supplémentaire.

Les deux armées s’accordent donc sur la nécessité de répartir les fonctions de combat entre plusieurs machines, mais divergent sur le volume nécessaire, les délais et les industriels chargés de les construire.

L’accord franco-allemand du 17 juillet traduit cette évolution. Il prévoit désormais des recherches et une démonstration de faisabilité du combat collaboratif, applicables à différents véhicules chenillés, habités ou robotisés. La construction d’un char commun à une échéance précise n’y figure plus explicitement.

Le MGCS conserve ainsi une utilité pour développer des technologies partagées. Il ne garantit plus, à lui seul, le renouvellement des blindés français dans les délais souhaités.

Une tourelle française sur un châssis allemand

L’industrie propose déjà une réponse à ce nouveau calendrier.

En juin, au salon Eurosatory, le groupe franco-allemand KNDS a présenté le CAPINT, un projet de char intermédiaire associant un châssis dérivé du Leopard 2A8 allemand et une tourelle française téléopérée, équipée du canon ASCALON de 120 mm.

La proposition comprend également des robots accompagnateurs. Le blindé principal fournirait la puissance de feu et la protection, les autres véhicules étendant ses capacités d’observation et d’action.

Ce projet possède une base technologique tangible. KNDS annonce environ 300 tirs d’essai avec l’armement ASCALON et une campagne de tir en mouvement réalisée au Portugal en janvier 2026. Ces résultats concernent le canon et sa tourelle, pas encore la qualification de l’ensemble du système de combat.

L’industriel vise un démonstrateur présenté à la Direction générale de l’armement vers 2030, de premières livraisons en 2035 et un déploiement dans les forces en 2037. Ce calendrier reste une ambition industrielle, sans commande de série française confirmée.

La formule offre un avantage : repartir d’une plateforme allemande déjà industrialisée, plutôt que concevoir intégralement un nouveau châssis. Mais les usines allemandes doivent aussi répondre aux commandes de Leopard. KNDS envisage donc une fabrication locale des châssis français, dont les modalités restent à négocier.

La France pourrait ainsi construire un successeur national au Leclerc avec une base technologique allemande, tout en coopérant avec Berlin sur les systèmes qui relieront les véhicules entre eux.

Le choix du futur char reste ouvert. La difficulté est désormais de faire mûrir simultanément la plateforme, les robots et leurs communications, puis de produire et d’entretenir cet ensemble à un coût supportable.

La première échéance arrive bien avant 2037 : dès 2027, le projet Pendragon doit expérimenter une unité robotisée. Elle permettra de tester la robotique de combat, mais pas encore la capacité à faire combattre ensemble les futurs chars et leurs robots accompagnateurs.

Sources consultées
  1. SénatCommission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, audition du général Pierre Schill, mai 2026
  2. ReutersBerlin rejects claim it dropped Franco-German tank project
  3. Présidence de la RépubliqueConclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026
  4. LégifranceLoi n° 2026-791 du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire
  5. KNDSKNDS unveils a new main battle tank generation and charts the future of very long-range artillery