Article

Nobel de Kagan : la chimie française ne s’arrête pas au laboratoire

Minakem annonce à Beuvry-la-Forêt une capacité de production de principes actifs du gramme à plusieurs tonnes. Le site cite aussi la synthèse chirale; France 2030 vise 42 médicaments essentiels.

Illustration - catalyse asymétrique

Le message de félicitations d’Emmanuel Macron célèbre une découverte à laquelle un laboratoire français a apporté une étape décisive. En 1986, Henri Kagan, alors à l’Université Paris-Sud à Orsay, montre qu’un faible déséquilibre dans un catalyseur peut être amplifié dans les molécules produites. Le Nobel de chimie 2026, partagé avec le Japonais Kenso Soai, récompense aussi la suite de cette histoire : une réaction où le produit catalyse sa propre formation.

En 2003, l’équipe de Soai part d’un excès énantiomérique d’environ 0,00005 %. Après trois cycles, cet excès dépasse 99,5 %. Les deux variantes sont comme des images dans un miroir. Pour les médicaments, savoir orienter une réaction vers la forme recherchée peut compter, car les deux variantes peuvent agir différemment dans l’organisme. L’Académie royale des sciences de Suède souligne que la réaction de Soai reste une expérience artificielle, distincte de la chimie du vivant. Les travaux de Kagan, eux, sont devenus un outil pour concevoir et optimiser des réactions.

Ce Nobel ne dit pas, à lui seul, où se trouve aujourd’hui la capacité française. Le rapport de conjoncture 2024 du Comité national de la recherche scientifique recense près de 40 000 publications françaises dans le vaste domaine de la catalyse sur dix ans. Il décrit aussi un recul du rang français, entre la 5ᵉ et la 10ᵉ place mondiale selon les sous-domaines, et indique que la catalyse asymétrique ne connaît plus la croissance exponentielle de ses débuts. Ces indicateurs mesurent les publications, pas la qualité des équipes ni la production industrielle.

À Beuvry-la-Forêt, Minakem présente un centre de recherche et développement, un pilote conforme aux normes de fabrication pharmaceutique et une capacité de production d’ingrédients actifs allant du gramme à plusieurs tonnes. La synthèse chirale figure parmi ses savoir-faire. La page du site n’identifie pas les molécules qui prolongeraient directement les méthodes de Kagan ou de Soai.

L’échelle européenne révèle une autre limite. Dans un manifeste publié en 2025, la Direction générale des entreprises estime que 60 à 80 % de la production des principes actifs vient d’Asie, ce qui rend les chaînes d’approvisionnement européennes vulnérables. En France, les 14 projets soutenus par France 2030 représentent près de 50 millions d’euros de financements publics et environ 300 millions d’investissements industriels, avec pour objectif de renforcer ou relocaliser la production de 42 médicaments essentiels. Ces projets couvrent la fabrication de médicaments au sens large, pas spécifiquement la synthèse asymétrique.

Pour ces 42 médicaments, le suivi décisif se fera produit par produit : quelle étape est réellement fabriquée en France, et en quelle quantité ?

Sources consultées
  1. Académie royale des sciences de SuèdeThey solved chemistry’s asymmetric mystery
  2. Sato et al., Angewandte ChemieAmplification of Chirality from Extremely Low to Greater than 99.5% ee by Asymmetric Autocatalysis
  3. Comité national de la recherche scientifiqueSection 12 — Architectures moléculaires : synthèses, mécanismes et propriétés
  4. MinakemBeuvry-la-Foret Manufacturing
  5. Direction générale des EntreprisesManifeste : la France s’associe à 9 États-membres pour un Critical Medicines Act ambitieux
  6. Direction générale des EntreprisesFrance 2030 : accélérer la relocalisation des médicaments essentiels