
Schneider Electric possède déjà des logiciels capables de concevoir une usine, de rassembler ses données d’ingénierie et de suivre son fonctionnement. Avec AVEVA, le groupe français couvre une grande partie du cycle de vie des installations industrielles. Il est aussi en train d’acheter Cognite, spécialiste de la mise en contexte des données issues des équipements, documents et systèmes industriels.
Alors pourquoi proposer encore 22,6 milliards de dollars, environ 20,1 milliards d’euros, pour acheter l’américain PTC ?
Parce qu’une usine et ce qu’elle fabrique ont deux mémoires différentes.
Une installation industrielle possède ses plans, ses équipements, ses capteurs, ses procédés et son historique de maintenance. AVEVA travaille largement sur ce monde. Une machine complexe possède en plus sa propre histoire : quels composants composent chaque version, quelles modifications ont été décidées par les ingénieurs, quel logiciel embarqué elle utilise, quelles pièces sont compatibles avec quel modèle.
C’est l’un des territoires de PTC.
Son logiciel Creo sert à concevoir des produits. Windchill organise leurs nomenclatures, leurs configurations et leurs changements successifs. Codebeamer suit notamment les exigences et le développement logiciel. ServiceMax intervient dans leur maintenance sur le terrain.
Prenons une machine produite en quinze variantes. Deux exemplaires qui se ressemblent peuvent avoir des moteurs différents, des cartes électroniques révisées à quelques mois d’intervalle ou des versions différentes du logiciel qui les commande. Une modification décidée par le bureau d’études peut concerner les machines fabriquées après une certaine date, mais pas les précédentes.
Un capteur permet de savoir qu’une machine chauffe ou vibre davantage. Pour interpréter correctement cette information, il est précieux de savoir précisément quelle machine se trouve devant soi.
C’est ce que permet notamment la gestion du cycle de vie du produit, ou PLM. Elle conserve la structure et l’évolution d’un produit depuis l’ingénierie jusqu’à sa fabrication puis sa maintenance.
PTC n’apporte donc pas à Schneider « la conception » qui lui manquerait. AVEVA possède déjà d’importantes fonctions d’ingénierie et manipule aussi des données de conception. Cognite sait déjà rapprocher documents, schémas, équipements, mesures et historiques d’intervention.
Le complément est plus précis. Schneider explique lui-même que PTC comble un manque dans son portefeuille de gestion du cycle de vie des produits. Le groupe veut relier plus étroitement cette mémoire du produit aux données des usines, procédés, équipements et systèmes énergétiques qu’il connaît déjà.
C’est aussi ce qui donne un contenu plus concret à son discours sur l’intelligence artificielle industrielle. Une IA peut disposer de millions de mesures sans savoir qu’un équipement précis appartient à une variante particulière, contient tel composant ou utilise telle version logicielle. Relier les données observées au bon contexte technique rend les questions posées à ces systèmes beaucoup plus utiles.
Mais une complémentarité logicielle n’est pas encore une bonne acquisition.
Schneider propose 205 dollars par action PTC, soit une prime de 42,3 % sur le dernier cours précédant l’annonce. L’opération valorise PTC à 23,7 milliards de dollars dette comprise. Elle doit être financée par 5 à 6 milliards d’euros de nouvelles actions et 16 à 17 milliards de dette supplémentaire.
La Bourse a immédiatement rappelé que la logique industrielle ne suffisait pas : l’action Schneider a perdu près de 10 % après l’annonce.
Le groupe doit désormais transformer ce raccordement de logiciels en argent réel. Il prévoit 250 millions d’euros d’économies annuelles au bout de trois ans, mais surtout environ 800 millions d’euros de revenus supplémentaires grâce aux ventes croisées, à de nouveaux clients et à des produits communs.
Schneider indique, dans ses propres objectifs, que le rendement du capital engagé dans l’opération devrait dépasser son coût du capital à partir de la cinquième année suivant la finalisation, une fois les synergies intégrées.
PTC apporte des logiciels profondément installés dans la manière dont des milliers d’entreprises définissent, modifient, fabriquent et entretiennent leurs produits. Schneider dispose déjà de logiciels, de données industrielles, d’automatisation et de systèmes énergétiques autour des installations qui les produisent ou les utilisent.
Réunir ces couches peut créer une chaîne logicielle industrielle exceptionnellement large. Après PTC et Cognite, logiciels et services représenteraient environ 24 % du chiffre d’affaires pro forma de Schneider, avec plus de 15 000 salariés dans le logiciel.
Encore faut-il que ces briques fonctionnent réellement ensemble. Les grandes usines utilisent des logiciels de nombreux fournisseurs, accumulés parfois pendant des décennies. Schneider promet lui-même de préserver une architecture ouverte et interopérable.
Le rachat de PTC doit encore recevoir l’accord de ses actionnaires et des régulateurs avant une finalisation attendue au troisième trimestre 2027.
Schneider aura payé plus de 20 milliards d’euros pour mieux connaître non seulement ce que fait une machine, mais exactement laquelle elle est. Il lui reste à prouver que cette distinction vaut son prix.