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À Angers, l’Europe construit ses supercalculateurs. Leur mémoire vient toujours d’ailleurs

Bull vient de doubler son usine à 12 racks par mois. L’Europe retrouve une capacité rare, mais la mémoire reste l’un de ses maillons les plus difficiles à remplacer.

Illustration - Supercalculateur européen à Angers

Douze racks de supercalcul par mois. Vingt-quatre dès 2027 si les commandes suivent. Le doublement de l’usine Bull d’Angers donne une mesure très physique d’une ambition souvent formulée beaucoup plus abstraitement : l’Europe recommence à savoir construire chez elle les machines sur lesquelles reposent une partie de sa recherche scientifique et, désormais, de ses infrastructures d’intelligence artificielle.

À Angers, Bull ne fabrique pas simplement des boîtes métalliques autour de processeurs achetés ailleurs. L’entreprise conçoit l’architecture de ses systèmes, assemble les racks, intègre les composants, les interconnecte, organise leur refroidissement puis teste les machines avant livraison. Reuters décrit le site comme la seule usine européenne dédiée à la construction de supercalculateurs ; Bull, plus précisément, comme le seul site industriel européen capable d’en assembler à grande échelle.

Cette capacité commence à produire des objets que l’on peut compter. JUPITER, premier supercalculateur exascale européen, utilise une plateforme Bull. Angers doit maintenant livrer Alice Recoque, qui sera installé au CEA en France, et LUMI-AI en Finlande. Alice Recoque représente à lui seul 94 racks ; l’agrandissement doit permettre à Bull de produire simultanément cette machine et LUMI-AI, ce que l’outil industriel précédent ne permettait pas.

L’État français a d’ailleurs jugé la compétence assez difficile à remplacer pour racheter Bull à Atos au printemps. Depuis le 31 mars, il détient la totalité de l’entreprise, pour une valeur pouvant atteindre 404 millions d’euros.

Ouvrir les racks montre cependant immédiatement la limite du mot « souveraineté ».

Alice Recoque combinera des processeurs EPYC Venice et des accélérateurs MI430X d’AMD, groupe américain, avec une partition utilisant les futurs processeurs Rhea2 de SiPearl et une interconnexion BXI conçue en Europe. Les premiers processeurs Rhea1 de SiPearl ont déjà été livrés à Bull pour leur intégration dans JUPITER. Ils sont conçus en Europe, mais fabriqués par TSMC à Taïwan : la capacité européenne de conception progresse plus vite que celle de produire physiquement ces puces avancées.

Le maillon le plus clairement absent se trouve pourtant ailleurs.

Bull estime pouvoir désormais se fournir en Europe pour environ 70 % des composants de ses supercalculateurs, notamment les cartes, interconnexions et systèmes de refroidissement, contre 20 à 30 % cinq ans plus tôt. Ce chiffre vient de l’entreprise et sa méthode de calcul n’est pas publique : il ne signifie ni 70 % de valeur européenne, ni 70 % de technologie maîtrisée en Europe. Il indique toutefois qu’une partie importante de la chaîne physique s’est rapprochée.

Puis vient la mémoire. Selon Emmanuel Le Roux, directeur général de Bull, il n’existe actuellement aucun fournisseur européen capable de remplacer les grands producteurs mondiaux. Samsung, SK Hynix et Micron réalisent ensemble plus de 90 % de la mémoire mondiale. Ce sont ces composants qui gardent à portée immédiate les données utilisées par les processeurs et accélérateurs ; plus ces derniers deviennent rapides, plus il faut pouvoir les alimenter sans attendre.

C’est une dépendance moins visible qu’un GPU Nvidia, mais difficile à contourner. Les machines d’IA et de calcul scientifique consomment d’énormes quantités de mémoire à très haut débit. L’Europe peut progressivement substituer certains processeurs, concevoir ses propres interconnexions ou choisir entre plusieurs fournisseurs d’accélérateurs. Pour la mémoire, Bull dit ne voir aujourd’hui aucune solution européenne prête à prendre le relais.

Une capacité industrielle stratégique ne suppose pas de fabriquer chaque transistor : elle commence aussi par savoir concevoir la machine, intégrer ses composants, les remplacer lorsque c’est possible et livrer des systèmes de plusieurs dizaines de racks à un client européen.

C’est précisément ce que le passage de six à douze racks par mois permet désormais de tester. En 2027, Alice Recoque et LUMI-AI diront si l’Europe sait tenir cette cadence. Quant à la mémoire qu’ils utiliseront, elle rappellera à chaque calcul où la chaîne européenne s’arrête encore.

Sources consultées
  1. ReutersFrench supercomputer maker Bull doubles output to boost Europe's AI ambitions
  2. ReutersMemory, not processors, remains Europe's supercomputing weakness, Bull CEO says
  3. BullBull opens new production building in France and doubles production capacity to meet the new challenges of AI
  4. CEAEuroHPC JU et le consortium Jules Verne choisissent Eviden pour construire Alice Recoque
  5. SiPearlRhea1 first-generation CPU for HPC and AI