
Washington demande à l’Union européenne de mettre 120 millions de barils de diesel sur le marché au cours des six prochains mois, selon une source européenne citée par Reuters. C’est plus de 40 % des réserves d’urgence de gazole et de diesel recensées dans l’UE par les dernières données Eurostat disponibles. La France et l’Allemagne en détiennent à elles seules environ 35 %.
Le chiffre devient plus parlant une fois ramené au marché mondial : 120 millions de barils répartis sur six mois représentent environ 660 000 barils par jour.
Selon le rapport de septembre de l’Agence internationale de l’énergie, les exportations nettes de diesel et de gazole provenant du Golfe et de Russie étaient en août inférieures de 1,6 million de barils par jour à leur niveau de février. Avant la crise, ces deux régions assuraient près de 45 % du commerce maritime mondial de ces carburants. La quantité demandée aujourd’hui à l’Europe correspond donc à environ 40 % de ce recul.
Voilà ce que les réserves stratégiques peuvent réellement accomplir : compenser pendant quelques mois une partie substantielle de la baisse récente de ces flux.
L’Europe n’est pourtant pas aujourd’hui à court de carburant. Le 29 septembre, la Commission européenne jugeait encore son approvisionnement stable et ses réserves d’urgence élevées. Mais le diesel et le carburéacteur restent très chers, les stocks commerciaux du grand hub Amsterdam-Rotterdam-Anvers sont sous leur moyenne des cinq dernières années et les raffineries européennes fonctionnent presque à leur maximum.
Il existe donc une tension sans pénurie physique européenne : le marché mondial dispose de moins de produit disponible, tandis que l’Europe conserve du diesel précisément parce qu’elle l’a retiré du marché pour les situations d’urgence.
C’est sur ce stock que Washington veut désormais agir. Selon Reuters, l’administration américaine a poussé particulièrement la France et l’Allemagne à libérer leurs réserves et a évoqué la possibilité de restreindre les exportations américaines de diesel si les Européens ne contribuaient pas davantage. Cette menace reste rapportée par des sources et n’a pas été formulée publiquement sous cette forme par Washington.
Le différend est compliqué par une opération précédente.
En mars, après les perturbations provoquées par la guerre au Moyen-Orient, les pays membres de l’Agence internationale de l’énergie avaient décidé de rendre disponibles 400 millions de barils de réserves, la plus importante opération coordonnée de leur histoire. L’AIE avait fixé la contribution française à 14,6 millions de barils. Emmanuel Macron avait alors précisé qu’il s’agissait d’un maximum à libérer progressivement selon l’évolution du marché.
Selon Reuters, des responsables américains accusent aujourd’hui plusieurs pays européens, notamment la France et l’Allemagne, de ne pas avoir entièrement exécuté leurs engagements de mars. Le volume effectivement libéré par Paris n’est toutefois pas publié de manière suffisamment détaillée pour établir ce qui resterait à fournir. Reuters présente parallèlement les 120 millions de barils actuellement discutés comme une possible libération supplémentaire. Les deux montants ne peuvent donc pas être simplement additionnés ou soustraits.
La France, elle, dispose bien de la capacité matérielle pour agir vite.
Devant l’Assemblée nationale en avril, la Sagess, qui détient une grande partie des stocks stratégiques français, expliquait pouvoir mettre des produits à disposition en vingt-quatre heures, parfois moins. Sur injonction de l’État, le carburant est libéré depuis un dépôt sous forme de prêt à un distributeur, avec restitution en principe sous un mois. Son président indiquait alors que la France avait déjà libéré « quelques stocks à la demande » tout en conservant une réserve significative.
La capacité existe donc. Le choix porte sur son emploi.
Une libération européenne de 120 millions de barils pourrait compenser pendant six mois une part non négligeable du recul récent des flux mondiaux de diesel. Mais elle entamerait de plus de 40 % le stock d’urgence européen mesuré par les dernières données disponibles. Les mêmes réserves ne peuvent pas simultanément amortir les prix aujourd’hui et rester intactes pour une aggravation future de la crise.
C’est aussi la limite physique de l’outil. Les raffineries européennes tournent déjà presque à plein régime. Une réserve peut remettre très vite sur le marché du carburant produit hier. Elle ne produit pas celui qui manquera demain.
Sources consultées
- ReutersEU's emergency diesel stocks are mainly in Germany and France
- Agence internationale de l’énergieOil Market Report - September 2026
- Commission européenneOil Coordination Group: continued concern about prices while supply remains stable
- ReutersUS tells France and Germany to release diesel stocks or face US export ban, sources say
- Agence internationale de l’énergieIEA confirms Member country contributions to collective action to release oil stocks in response to Middle East disruptions
- Assemblée nationaleAudition de la Sagess du 8 avril 2026