
La France compte 352 000 tonnes d’uranium appauvri qui, juridiquement, ne sont pas des déchets. Dans un avis rendu le 10 septembre, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection estime désormais « indispensable » qu’une quantité substantielle de ce stock soit requalifiée dès à présent en déchet radioactif. Elle demande aussi que l’Andra l’intègre aux études de stockage.
L’ASNR ne peut pas procéder elle-même à cette requalification. Le code de l’environnement permet à l’autorité administrative de le faire, après son avis, lorsque les perspectives de valorisation ne sont pas suffisamment établies. La décision peut ensuite être annulée dans les mêmes formes. Le prochain Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs, qui couvrira 2027-2031, devra donc transformer cette recommandation en choix public éventuel.
Cette réversibilité est essentielle pour comprendre ce qui est réellement en jeu. Reclasser une tonne d’uranium appauvri ne lui retire aucune propriété physique et n’interdit pas de l’utiliser un jour. Le changement porte sur la manière de préparer l’avenir : lorsque le propriétaire est exploitant d’une installation nucléaire de base, la qualification comme déchet entraîne la constitution de provisions pour les charges futures de gestion.
Orano décrit lui-même très concrètement cette conséquence dans son rapport annuel 2025. Le groupe considère la requalification de ses stocks d’uranium appauvri comme un risque financier : elle conduirait à augmenter les provisions pour les opérations de fin de cycle et les actifs dédiés à leur couverture, avec un effet négatif sur le résultat.
Le débat porte donc moins sur la possibilité théorique de réutiliser l’uranium que sur la quantité qu’une industrie crédible pourra réellement absorber.
Les chiffres de l’ASNR rendent l’écart spectaculaire. Les 352 000 tonnes recensées fin 2024 devraient devenir 471 000 tonnes en 2030 puis 569 000 tonnes en 2040. Le stock augmente d’environ 10 000 tonnes par an. Sa réutilisation actuelle pour fabriquer du combustible MOX en mobilise moins de 200 tonnes par an, soit moins de 2 % du flux supplémentaire annuel.
Le ré-enrichissement offre un autre débouché, mais réduit peu l’inventaire total puisqu’il produit à son tour de l’uranium appauvri en quantité proche. Les scénarios beaucoup plus lointains de multirecyclage ne règlent pas davantage le problème d’échelle : selon les études examinées par le régulateur, le stock continuerait de croître même après le déploiement d’un parc entièrement composé de réacteurs à neutrons rapides. Il représenterait alors encore plusieurs millénaires de consommation d’un tel parc.
Orano défend néanmoins un intérêt stratégique réel à conserver cette matière. Son rapport annuel présente l’uranium appauvri comme une réserve susceptible d’être ré-enrichie et utilisée pour approvisionner le parc français en cas de rupture d’approvisionnement. Le groupe utilise déjà une petite partie de cet uranium pour la fabrication du MOX et développe ses capacités d’enrichissement.
L’ASNR ne conteste pas qu’une utilisation future puisse justifier le statut de matière. Elle durcit en revanche le test de crédibilité. Elle estime qu’une valorisation peut être considérée comme plausible lorsqu’une filière industrielle paraît réaliste à une trentaine d’années. Lorsqu’aucune perspective n’existe à l’horizon d’un siècle, elle considère que la requalification doit être posée. Surtout, son appréciation doit tenir compte des quantités détenues, du rythme auquel elles continuent d’être produites et des volumes que les futurs débouchés pourraient effectivement consommer.
C’est précisément ce critère qui fragilise le maintien de la totalité du stock dans la catégorie des matières valorisables. Une réserve peut avoir une valeur stratégique tout en étant beaucoup plus grande que les besoins raisonnablement envisageables. La requalification d’une partie du stock obligerait à provisionner sa gestion future comme déchet, tout en conservant la possibilité de revenir sur ce statut si un débouché industriel crédible apparaissait.
Le même avis fait apparaître, plus brièvement, une autre limite physique du cycle nucléaire français. À La Hague, les capacités actuelles d’entreposage des combustibles usés pourraient saturer vers 2040 dans certains scénarios. Les nouvelles capacités prévues par Orano doivent elles aussi entrer en service vers 2040. L’ASNR constate que ce calendrier « ne présente pas de marge » par rapport à l’échéance de saturation.
Reste donc la donnée dont dépend toute la portée de la recommandation sur l’uranium appauvri. L’ASNR parle d’une « quantité substantielle », sans donner de tonnage. Tant que ce nombre manque, ni le coût des provisions supplémentaires ni l’ampleur de la filière de stockage à préparer ne peuvent être déterminés. Le prochain PNGMDR devra mettre des tonnes derrière l’adjectif.
Sources consultées
- Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotectionAvis nº 2026-AV-033 de l’ASNR du 10 septembre 2026
- Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotectionDans le cadre de la préparation du 6e PNGMDR, l’ASNR rend son avis sur la gestion des matières radioactives et leur caractère valorisable
- LégifranceCode de l’environnement, article L. 542-13-2
- OranoRapport annuel d’activité 2025