
Le 17 septembre, Vladimir Poutine a placé sous administration provisoire les participations étrangères dans plusieurs entreprises russes, dont Auchan et trois sociétés de FM Logistic. Le décret confie leur gestion à L.E.V. Management. Pour Auchan, il vise notamment 99,99858 % de la filiale russe détenus par Sogepar. La France a dénoncé dès le lendemain une décision « sans justification » et demandé à Moscou de revenir dessus.
Pour Auchan, l’enjeu est considérable : Reuters recense 229 magasins et plus de 24 000 salariés en Russie. Mais le décret ne transfère pas formellement la propriété de l’entreprise. C’est précisément ce qui permet de comprendre la portée de la mesure.
Le régime créé par le décret russe d’avril 2023 donne au gestionnaire temporaire les pouvoirs du propriétaire, à une exception décisive : il ne peut pas disposer lui-même des actifs. Les actionnaires étrangers conservent donc leurs titres tandis qu’un administrateur désigné en Russie exerce les pouvoirs attachés à leur contrôle. La mesure ne comporte pas non plus d’échéance automatique. Elle prend fin sur décision du président russe.
Moscou n’a ainsi pas besoin de nationaliser immédiatement une entreprise pour priver son propriétaire de l’essentiel de sa maîtrise économique. Une éventuelle vente ou un transfert définitif demanderaient une étape supplémentaire. Les précédents récents montrent toutefois que cette étape peut suivre.
Danone a connu presque exactement cette séquence. Le groupe français avait engagé dès 2022 la cession de ses activités russes de produits laitiers. En juillet 2023, leur placement sous administration russe lui a fait perdre le contrôle de la société, qu’il a alors déconsolidée. La vente à Vamin a finalement été réalisée en mai 2024. Danone chiffre à environ 1 milliard d’euros la perte cumulée liée à sa sortie de Russie sur les exercices 2022 à 2024.
Carlsberg fournit un précédent encore plus net sur la distinction entre propriété et contrôle. Après le décret russe de juillet 2023, le brasseur danois restait juridiquement propriétaire des actions de Baltika mais n’avait plus « aucun contrôle ni influence » sur son entreprise. Il en a déprécié intégralement la valeur. L’administration provisoire a été levée en décembre 2024, juste avant la cession de Baltika à deux cadres historiques de la société.
Aucun de ces précédents ne permet d’affirmer qu’Auchan ou FM Logistic seront vendus. Ils établissent en revanche ce que le mot « provisoire » peut recouvrir : une période pendant laquelle l’actionnaire conserve son droit de propriété mais perd le pouvoir de gérer, tandis que les conditions d’une sortie se négocient depuis une position très affaiblie.
La Russie a par ailleurs rendu ces sorties coûteuses. Le barème adopté en octobre 2024 prévoit, pour les investisseurs de pays qualifiés d’« inamicaux », une vente avec une décote d’au moins 60 % par rapport à la valeur estimée des actifs et une contribution au budget russe égale à au moins 35 % de cette valeur. Reuters décrit encore en septembre 2026 taxes et décotes comme des instruments du régime imposé aux entreprises étrangères souhaitant partir.
Conserver juridiquement ses titres n’est pourtant pas inutile. La France et la Russie restent liées par l’accord de protection des investissements signé en 1989, que la base de l’ONU sur les accords d’investissement classe toujours comme étant en vigueur. Il protège notamment les participations dans des sociétés et permet, sous conditions, de porter certains différends devant un tribunal arbitral selon les règles de la CNUDCI.
Cette protection offre un recours, pas un bouton de marche arrière. Pendant un éventuel contentieux, l’entreprise fonctionne sous une direction que son actionnaire n’a pas choisie.
La marge de la France est donc, à court terme, diplomatique et juridique. Paris peut contester la mesure, soutenir les entreprises concernées et les droits que les traités leur reconnaissent. Il ne peut pas, depuis la France, rendre à Sogepar le contrôle quotidien des magasins Auchan russes.
Le 17 septembre, Auchan n’a pas perdu ses actions. Il a perdu quelque chose de plus immédiatement utile : le pouvoir de s’en servir.
Sources consultées
- Présidence de la Fédération de Russie / ConsultantPlusDécret présidentiel n° 661 du 17 septembre 2026
- ReutersWhat we know about Russia's move to take control of Nestle, Auchan assets
- DanoneConsolidated Financial Statements and Notes 2024
- Carlsberg GroupFinancial Statement as at 31 December 2024
- LégifranceAccord franco-soviétique du 4 juillet 1989 sur l’encouragement et la protection réciproques des investissements