
Emmanuel Macron a demandé vendredi au gouvernement un plan de protection des infrastructures critiques et des sites les plus sensibles de l’industrie de défense contre les drones et les cyberattaques. La veille, les préfets de zone avaient déjà été réunis pour relever la préparation du pays. Le président estime que la menace hybride russe s’est intensifiée ces dernières semaines et que sa « nature » change depuis l’été.
L’exemple central est Leipzig. Le 4 août, une tentative de sabotage a visé l’aéroport de Leipzig/Halle. Le gouvernement allemand en attribue politiquement la responsabilité à la Russie sur la base des investigations policières, du mode opératoire et du renseignement, en citant notamment la cible, les moyens employés, l’expertise technique et le recours à des exécutants de bas niveau. La procédure pénale reste ouverte. Emmanuel Macron a, lui, publiquement rattaché l’opération au GRU, le renseignement militaire russe, et affirmé que son échec avait évité des pertes humaines et des dégâts matériels massifs.
Le changement est pourtant moins net qu’il n’y paraît si l’on regarde les méthodes employées. Trois mois avant Leipzig, le SGDSN décrivait déjà une campagne russe ancienne et structurée. Après un pic d’activité observé en Europe en 2024, ses services envisageaient une phase de réorganisation destinée à rendre les opérations plus efficaces. Le recours à des intermédiaires non russes était qualifié de « systématique » ; la France, l’Allemagne et la Pologne étaient présentées comme les trois pays européens les plus ciblés.
L’avertissement le plus éclairant se trouvait quelques pages plus loin dans cette audition du 27 mai. Le SGDSN disait craindre moins la multiplication de petites actions que la capacité d’un adversaire à repérer une vulnérabilité et à y concentrer son effort. Une action correctement placée et déclenchée au bon moment pouvait alors produire un « effet domino ».
C’est ce qui donne à Leipzig sa portée. La nouveauté éventuelle n’est pas le sabotage clandestin, le proxy ou l’ambiguïté sur l’auteur. Ces instruments étaient déjà identifiés. Le seuil inquiétant est celui d’une opération suffisamment précise pour transformer des moyens relativement limités en perturbation majeure d’une infrastructure critique.
Pour la France, cette évolution rencontre un problème de géographie et de moyens. Les opérateurs d’importance vitale exercent leurs activités sur près de 1 500 points d’importance vitale répartis en métropole et outre-mer : installations industrielles, bâtiments administratifs, centres de données et autres sites dont l’indisponibilité pourrait affecter des fonctions essentielles de l’État, de l’économie ou de la population.
Impossible de placer une bulle de protection publique autour de chacun d’eux. Le Sénat l’écrivait sans détour en mai : les forces de sécurité intérieure « n’ont pas les moyens de projection nécessaires à la protection de l’ensemble de ces sites ». La difficulté est aggravée par la rapidité des drones. L’étude d’impact gouvernementale faisait déjà état d’une quarantaine de survols de sites sensibles en deux mois. Rien dans ces données n’attribue ces survols à la Russie ; elles montrent en revanche la taille du problème quotidien à traiter.
La réponse française commence donc à déplacer une partie de la défense vers les exploitants eux-mêmes. Depuis la loi du 16 août, certains opérateurs d’importance vitale et leurs prestataires peuvent être autorisés à employer des dispositifs permettant de rendre inopérant ou de neutraliser un drone menaçant leur site.
Ce cadre juridique ne fait pas apparaître du jour au lendemain 1 500 défenses anti-drones opérationnelles. Les opérateurs concernés doivent être désignés, leur plan de protection adapté, les dispositifs autorisés et les agents spécifiquement formés et habilités. La loi renvoie précisément ces conditions à un décret en Conseil d’État. Elle ouvre donc une capacité distribuée dont l’efficacité dépendra de sa mise en œuvre concrète.
L’ordre donné vendredi par Emmanuel Macron accélère un travail déjà engagé. Le comité des préfets du 17 septembre portait notamment sur la résilience des réseaux, les télécommunications, les approvisionnements vitaux et les exercices territoriaux. Le problème n’est déjà plus seulement de détecter une campagne hostile ou d’en attribuer l’auteur après coup. Il faut choisir quels points renforcer d’abord, équiper les acteurs capables de réagir localement et faire remonter assez vite un incident isolé pour qu’il devienne une alerte nationale.
Les services français ont présenté vendredi à huis clos aux responsables politiques des attaques hybrides ayant touché la France ces dernières semaines. Leur contenu n’est pas public. Les éléments disponibles établissent donc un relèvement de la menace et de la posture française, pas l’existence en France d’un équivalent documenté de Leipzig.
Le scénario, lui, n’a plus rien d’abstrait. Face à près de 1 500 points vitaux, le succès se jouera parfois dans les quelques minutes séparant le repérage d’un drone de la capacité réelle de quelqu’un, sur place, à l’arrêter.
Sources consultées
- Présidence de la RépubliqueSituation internationale : réunion avec les chefs des partis
- Assemblée nationaleAudition d’Agnès Romatet-Espagne, directrice des affaires internationales, stratégiques et technologiques au SGDSN
- Gouvernement fédéral allemandEntschlossenes Vorgehen gegen hybriden Angriff
- SGDSNProtéger les activités indispensables à l’exercice de l’autorité de l’État et au fonctionnement de l’économie
- SénatProjet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030, rapport n° 666
- LégifranceLoi n° 2026-791 du 16 août 2026, article 25