
À Isbergues, dans le Pas-de-Calais, une usine capable de fabriquer l’acier magnétique utilisé au cœur des transformateurs est à l’arrêt depuis juin. Elle avait déjà tourné à 50 % de ses capacités depuis janvier. Thyssenkrupp prévoit de maintenir cette fermeture temporaire jusqu’à la fin septembre. Vendredi 18 septembre, Bruxelles a décidé d’intervenir : de nouvelles mesures de sauvegarde entreront en vigueur le 25 septembre pour 155 jours.
Le produit concerné, l’acier électrique à grains orientés, ou GOES, est un acier magnétique laminé en tôles ou bandes, ensuite découpées en laminations puis assemblées pour former le noyau des transformateurs. Ses propriétés magnétiques permettent de limiter les pertes lors des changements de tension. La demande européenne augmente rapidement : entre 2021 et 2025, la consommation des produits concernés a progressé de 32 %. Dans le même temps, les importations ont augmenté de 120 % et leur part dans la consommation est passée de 34 % à 57 %. La Chine fournissait 53 % des importations en 2025.
La production européenne, elle, a reculé de 9 %. Les industriels avaient pourtant augmenté leurs capacités : leur taux d’utilisation est tombé de 85 % à 71 %, tandis que leur part du marché européen passait de 66 % à 43 %. La Commission conclut provisoirement à un « préjudice grave » lié à la poussée des importations. Isbergues en donne une traduction particulièrement concrète : une capacité industrielle existe, mais une partie des machines ne tourne plus.
La décision européenne devient plus intéressante là où elle dépasse la simple protection de l’aciérie. Les importations resteront ouvertes sous quotas tarifaires et seuils de prix. Selon la qualité, le seuil applicable au GOES à l’intérieur des quotas sera fixé entre 2 800 et 3 400 euros la tonne, puis à 3 500 euros au-delà. Les tôles découpées et les noyaux sont également couverts.
Bruxelles va même chercher l’acier à l’intérieur du transformateur fini. Lorsqu’un noyau couvert par la mesure arrive déjà incorporé dans un transformateur importé, un droit de 1 140 euros par tonne de noyau s’appliquera, sans quota. Le règlement explique explicitement pourquoi : taxer seulement l’acier ou le noyau séparé pouvait encourager la transformation à l’étranger puis l’importation du transformateur complet. La protection aurait alors soutenu le producteur d’acier européen en déplaçant le maillon suivant de la chaîne hors d’Europe.
Cette précaution répond à une objection sérieuse des fabricants de transformateurs. T&D Europe, qui représente un secteur de plus de 80 usines et 20 000 emplois dans l’Union, avait demandé l’abandon des sauvegardes, redoutant une hausse de ses coûts et une perte de compétitivité face aux transformateurs importés.
Surtout, l’Europe ne peut pas simplement fermer la porte. L’enquête de la Commission estime que ses producteurs pourraient théoriquement couvrir environ 80 % de la demande pour les qualités qu’ils fabriquent déjà. Elle constate aussi qu’ils ne produisent pas aujourd’hui les qualités les plus performantes nécessaires aux transformateurs affichant les pertes magnétiques les plus faibles. Les importations, notamment de produits haut de gamme, restent donc nécessaires. C’est ce qui explique le choix de seuils de prix plutôt qu’une fermeture du marché.
La mesure européenne poursuit ainsi deux objectifs qui peuvent facilement se contredire : empêcher la disparition d’une capacité de production locale, tout en laissant les fabricants de transformateurs acheter à l’étranger ce que l’industrie européenne ne sait pas encore fournir. La Commission espère que l’amélioration des marges permettra précisément aux producteurs européens d’investir dans ces qualités supérieures. Pour l’instant, c’est une hypothèse industrielle, pas un résultat acquis.
La France a une raison très matérielle de regarder si elle se vérifie. Enedis achète désormais 21 000 transformateurs moyenne et basse tension par an, contre 14 000 en 2022, dans le cadre d’un marché de plus de 2 milliards d’euros sur huit ans. RTE prévoit de son côté 94 milliards d’euros d’investissements pour les projets de réseau mis en service d’ici 2040. L’électrification française réclame donc simultanément davantage de transformateurs et davantage des matériaux qui les rendent efficaces.
La sauvegarde ne produira à elle seule ni acier supplémentaire ni transformateurs. Son succès sera beaucoup plus facile à mesurer que le vocabulaire de la « souveraineté » : Isbergues et les autres usines européennes devront recommencer à produire davantage, investir dans les meilleures qualités, et leurs clients continuer à fabriquer leurs transformateurs en Europe à des coûts supportables.
Faute de quoi Bruxelles aura protégé une matière première sans restaurer durablement la capacité industrielle qu’elle cherchait à protéger.
Sources consultées
- Commission européenneCommission Implementing Regulation (EU) 2026/2133 of 18 September 2026 imposing a provisional safeguard measure with regard to imports of certain grain-oriented flat-rolled products of silicon-electrical steel
- thyssenkrupp SteelImport crisis for grain-oriented electrical steel: thyssenkrupp Electrical Steel extends production cuts at its Isbergues site in France
- T&D EuropeEU safeguard investigation on GOES causes concern for electricity sector
- EnedisEnedis sécurise ses besoins et engage 3,6 milliards d'euros d’achats en matériels électriques auprès de la filière des réseaux électriques
- RTESchéma de développement du réseau 2025 - Synthèse