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Le “monument préféré des Français” était d’abord une piscine faite pour apprendre à nager

Décidée en 1935, la piscine de Bruay devait apprendre à nager et développer des loisirs municipaux face à ceux organisés par la compagnie des mines. On s’y baigne toujours.

Illustration - Piscine Art déco de Bruay

Mercredi 16 septembre, la piscine Art déco Roger-Salengro de Bruay-la-Buissière a remporté l’édition 2026 du « Monument préféré des Français » sur France 3, devant treize autres finalistes. À 90 ans, l’équipement municipal conçu par l’architecte Paul Hanote rejoint au palmarès des châteaux, des places et des édifices religieux.

Son histoire est généralement racontée comme celle d’une piscine du Front populaire, construite pour les mineurs au moment des premiers congés payés. La coïncidence est parfaite : elle ouvre le 1er août 1936, quelques semaines après la loi instituant deux semaines de congés payés.

Mais la piscine est plus ancienne que cette histoire.

Le conseil municipal de Bruay décide sa construction le 15 février 1935, plus d’un an avant l’arrivée de Léon Blum à Matignon. Le 19 avril, Le Réveil du Nord présente déjà les plans de cette future « école de natation ». Le projet doit associer apprentissage de la nage, hygiène et santé publique. Son financement annoncé combine une subvention de l’État et un emprunt auprès de la Caisse des dépôts, dont les annuités doivent être couvertes par les recettes de l’établissement.

En 1935, le patrimoine de 2026 est donc d’abord un service public à construire.

Ce détail change le regard sur l’équipement. Bruay est alors une ville minière où la Compagnie des mines pèse bien au-delà du lieu de travail. Elle finance notamment des sociétés sportives et participe à l’organisation des loisirs ouvriers. Henri Cadot, ancien mineur, syndicaliste puis maire socialiste depuis 1919, mène de son côté un vaste programme municipal comprenant logements à bon marché, écoles, hôtel de ville, salle des fêtes et équipements sportifs.

L’Inventaire général du patrimoine replace la piscine dans cette concurrence très concrète pour la maîtrise de la vie locale. Construire un stade, des courts de tennis ou une piscine municipale permet aussi à la commune d’offrir hors de l’entreprise des lieux où apprendre, se rencontrer et passer son temps libre. La politique sociale prend ici la forme de béton armé, de vestiaires et d’un bassin-école.

La surprise est qu’aucun club de natation n’existait alors à Bruay ; des clubs apparaissent ensuite, et l’Inventaire relie leur essor à l’ouverture de l’équipement. La mairie n’avait pas simplement construit davantage de ce que les habitants utilisaient déjà : elle avait rendu possible un usage qui n’existait pratiquement pas sur place.

La construction elle-même cumule plusieurs fonctions. Selon l’Inventaire, le gros œuvre est confié exclusivement à des chômeurs de la ville, dans une période où les grands travaux municipaux servent aussi à soutenir l’activité locale. Après sept mois de chantier, l’école de natation ouvre le 1er août 1936 sous une pluie si forte que les officiels doivent se réfugier dans les cabines. Le maître-nageur, lui, plonge quand même, dix fois selon le compte rendu publié le lendemain.

Le calendrier rattrape alors le projet. Entre sa décision et son inauguration, le Front populaire est arrivé au pouvoir et les congés payés ont été votés. Une piscine pensée dès 1935 pour l’apprentissage, l’hygiène et les loisirs ouvriers devient presque instantanément l’un des décors d’un bouleversement national des temps de vie.

L’architecture lui évite ensuite de disparaître dans la banalité des équipements municipaux. Paul Hanote dessine un ensemble en béton aux lignes Art déco, avec cabines alignées, oculi rappelant des hublots, solariums et chaufferie évoquant un paquebot. Le stade-parc et l’école de natation sont inscrits aux monuments historiques en 1997.

Et le monument reste une piscine. L’agglomération y propose encore cours de natation, aquaform et aquabike. Elle la présente comme la seule piscine Art déco de plein air en France toujours ouverte au public et, après sa victoire télévisée, a exceptionnellement prolongé sa saison jusqu’au 30 décembre 2026.

Le scrutin de France 3 reste un vote volontaire de téléspectateurs parmi une sélection de quatorze finalistes, pas une mesure statistique des goûts de toute la population. Son résultat a néanmoins remis en lumière un objet assez singulier : un monument qui n’avait pas été conçu pour célébrer le passé.

À Bruay, le patrimoine est encore rempli de nageurs.

Sources consultées
  1. Archives départementales du Pas-de-CalaisInauguration de la piscine de Bruay-en-Artois
  2. Inventaire général du patrimoine culturel des Hauts-de-FranceLes piscines municipales de l’entre-deux-guerres
  3. Ministère de la CultureStade-parc et école de natation, notice Mérimée PA62000008
  4. France TélévisionsLe monument préféré des Français 2026
  5. Communauté d’agglomération Béthune-Bruay, Artois-Lys RomaneLa piscine Art Déco Roger Salengro sacrée Monument préféré des Français 2026 !