
Mistral vient de lever 3 milliards d’euros. Le chiffre le plus révélateur de sa trajectoire avait pourtant été annoncé en juillet : Microsoft s’est engagé, dans le cadre d’un accord de plusieurs milliards de dollars, à exploiter une partie de l’infrastructure GPU que la société française développe en Europe.
Le mouvement mérite plus d’attention que la valorisation de Mistral, désormais supérieure à 21 milliards d’euros. Ses modèles sont disponibles depuis longtemps sur Azure. Microsoft devient maintenant aussi utilisateur de sa capacité de calcul européenne. Une entreprise née il y a trois ans comme laboratoire de modèles commence à vendre l’un des actifs qui déterminent qui peut réellement entraîner et faire fonctionner l’intelligence artificielle : des GPU installés, alimentés et disponibles.
Cette infrastructure sort progressivement des présentations PowerPoint. En mars, Mistral a obtenu 830 millions de dollars de dette auprès de sept banques pour acheter 13 800 GPU Nvidia destinés à son premier grand centre de données près de Paris, à Bruyères-le-Châtel. Reuters rapportait alors l’objectif de sécuriser 200 MW de capacité en Europe d’ici fin 2027.
À Fouju, en Seine-et-Marne, Mistral a depuis sécurisé 96 MW auprès de Campus AI, avec une montée en charge prévue jusqu’à 200 MW. Cette capacité doit servir aussi bien à entraîner les modèles de Mistral qu’à exécuter ceux de ses clients. Sa mise en service est annoncée pour le début de 2028. RTE doit fournir au campus un premier palier électrique de 240 MW d’ici fin 2027, puis 700 MW avant fin 2029, avec une infrastructure dimensionnée pour atteindre 1,4 GW à terme.
Les 3 milliards levés cette semaine arrivent donc après la dette bancaire, les réservations de puissance électrique et surtout un engagement commercial majeur. Mistral dit vouloir consacrer ces fonds à sa recherche, à davantage de calcul, à ses infrastructures et à son expansion. Samsung Electronics, Scaleup Europe Fund et PSG Equity figurent parmi les principaux investisseurs du tour de table.
C’est une forme beaucoup plus concrète de capacité technologique que la seule présence d’un champion national au classement des modèles. En opérant elle-même une part croissante de l’infrastructure, Mistral peut décider où tourne le calcul et vendre directement des capacités d’entraînement et d’inférence. Son service d’inférence permet déjà de choisir une exécution dans l’Union européenne sur une infrastructure gérée par Mistral.
L’accord Microsoft donne surtout à cette stratégie ce qui manque souvent aux projets industriels européens : un gros client avant que toute la capacité soit construite. Microsoft indique qu’il utilisera l’infrastructure européenne de Mistral pour augmenter ses propres capacités de développement d’IA et soutenir ses services cloud et IA. Le contrat prévoit des milliers de GPU Nvidia Vera Rubin supplémentaires.
Cette dernière précision fixe aussi la limite de l’exercice. Les 13 800 puces achetées pour Bruyères-le-Châtel sont des Nvidia. Celles annoncées avec Microsoft le sont également. Mistral peut davantage contrôler les centres de données, l’allocation du calcul, ses modèles et la relation commerciale ; le composant le plus critique de la machine demeure fourni par une entreprise américaine.
Ce n’est pas une contradiction qui annule le projet. La souveraineté technologique n’exige pas de fabriquer chaque transistor sur son territoire. Elle consiste à conserver assez de capacités et d’alternatives pour pouvoir choisir. Entre importer des accélérateurs et devoir en plus louer presque tout son calcul à quelques hyperscalers étrangers, il existe une différence industrielle considérable.
Le pari de Mistral peut désormais être jugé sur des objets moins abstraits qu’une valorisation : des milliers de GPU à installer, 96 MW déjà sécurisés à Fouju, un raccordement électrique à livrer, et des clients assez importants pour remplir les machines.
Sources consultées
- MistralMistral lève 3 Md€ pour placer l’IA souveraine et ouverte à la pointe de la technologie
- MicrosoftMicrosoft and Mistral expand strategic partnership to give enterprises and regulated industries frontier AI they can control
- ReutersFrance's Mistral raises $830 million in debt for AI data centre build-up
- Bpifrance / Campus AIMistral sécurise jusqu'à 200 MW de capacité de calcul avec Campus AI en France
- RTECampus IA et RTE signent un contrat de raccordement accéléré pour un campus d’infrastructures numériques en région parisienne