
En 2023, 7 558 sapeurs-pompiers volontaires ont effectué plus de 1 000 heures de garde postée dans l’année. Ils ne représentaient que 9 % des volontaires pratiquant ce type de garde, mais assuraient à eux seuls près d’un tiers de toutes leurs heures en caserne.
Ce chiffre éclaire mieux la grève nationale qui débute ce 8 septembre que le seul rapport de force entre pompiers et gouvernement. La Direction générale de la sécurité civile doit présenter ce mardi aux organisations syndicales les premiers éléments d’un projet de loi de modernisation, avant leur conférence de presse prévue à 13 heures. L’intersyndicale réclame notamment davantage de moyens et 21 000 recrutements professionnels. À l’heure de cette analyse, aucun texte officiel du projet n’a encore été rendu public.
Le problème que la France doit résoudre est déjà documenté. Son système de secours tire une grande partie de sa capacité de citoyens qui ne sont pas salariés comme pompiers. La difficulté apparaît lorsque des services utilisent certains volontaires pour remplir des tableaux de garde permanents.
La masse du système est volontaire
Au 31 décembre 2025, la France comptait 258 641 sapeurs-pompiers : 200 961 volontaires, 44 303 professionnels et 13 377 militaires. Ces effectifs ont réalisé 4,89 millions d’opérations de secours dans l’année.
Cette disproportion entre volontaires et professionnels constitue le principe même du modèle français. Un service entièrement professionnalisé devrait entretenir partout des effectifs permanents pour couvrir des besoins extrêmement variables selon les heures, les territoires et les crises.
L’enquête de l’Inspection générale de l’administration et de l’Inspection générale de la sécurité civile, portant sur 191 090 volontaires dans 87 services, montre comment cette souplesse fonctionne. Sur cet échantillon, 107 918 volontaires, soit 57 %, ne pratiquaient que la disponibilité ou l’astreinte. Quelque 3 326 centres d’incendie et de secours, 68 % de ceux étudiés, fonctionnaient uniquement avec des volontaires disponibles ou d’astreinte.
La disponibilité signifie que le volontaire se déclare mobilisable. L’astreinte l’engage à rejoindre son centre lorsqu’il est appelé, sans lui imposer d’y rester en permanence. Un territoire peut ainsi conserver une capacité de secours sans payer une équipe entière à attendre en caserne. Dans les zones où les départs sont relativement peu fréquents, cette organisation est difficile à remplacer économiquement.
La garde postée répond à une autre logique. Le pompier est présent en caserne, sous l’autorité du service, prêt à partir immédiatement. Elle est cohérente dans un centre très sollicité. Plus elle occupe une part importante de l’engagement d’un volontaire, plus la différence concrète avec le travail d’un professionnel se réduit.
L’enquête recensait 83 172 volontaires effectuant de telles gardes, pour 32,3 millions d’heures annuelles. La moyenne, 389 heures par personne, dissimulait une forte concentration : 7 558 volontaires dépassaient 1 000 heures et réalisaient 32,1 % de toutes les heures de garde postée. Les inspections concentraient les situations qu’elles jugeaient les plus vulnérables dans 19 services couvrant 19,4 millions d’habitants.
Dans une grande partie du pays, l’astreinte reste précisément ce qui permet au système de fonctionner avec une telle couverture. La difficulté apparaît lorsqu’un service a besoin d’une présence régulière en caserne mais la fournit massivement avec des volontaires.
Le risque juridique a changé depuis le rapport de l’IGA
Le rapport des inspections, rédigé fin 2023 puis rendu public en 2025, accordait une place importante au droit européen du temps de travail. Un jugement du tribunal administratif de Strasbourg venait alors de considérer des pompiers volontaires comme des travailleurs au sens de la directive européenne et d’imposer au SDIS de la Moselle de fixer une durée maximale de garde.
Ce jugement a depuis été annulé.
Le 23 septembre 2025, la cour administrative d’appel de Nancy a certes confirmé que les sapeurs-pompiers volontaires constituent des « travailleurs » au sens de la directive lorsqu’ils remplissent les critères européens. Mais elle a jugé qu’ils pouvaient bénéficier de la dérogation prévue par cette même directive parce qu’ils déterminent eux-mêmes l’ampleur de leur engagement et leurs disponibilités. Le SDIS n’était donc pas tenu d’appliquer le plafond hebdomadaire de 48 heures réclamé par le syndicat.
La législation française reste elle aussi explicite : l’activité de sapeur-pompier volontaire n’est pas soumise aux dispositions nationales relatives au temps de travail.
Le scénario d’un effondrement prochain du volontariat sous l’effet automatique de la directive européenne est donc trop affirmatif au regard du droit actuel. L’arrêt de Nancy repose cependant notamment sur la liberté des volontaires de déterminer eux-mêmes le temps consacré à leur activité. Ce principe rejoint la distinction opérationnelle relevée par les inspections entre disponibilité souple et présence programmée et intensive en caserne.
Le débat porte ainsi sur les fonctions que la France peut continuer à faire assurer sous le régime du volontariat sans en modifier la nature.
Les 21 000 recrutements ne sortent pas du rapport des inspections
L’intersyndicale réclame 21 000 sapeurs-pompiers professionnels supplémentaires et rattache ce chiffre aux travaux de l’IGA. Le rapport public ne formule pourtant pas cette recommandation.
Les inspections proposent d’envisager une limite d’environ 600 heures annuelles de garde postée par volontaire, sauf situations particulières. Dans leur échantillon, 19 974 volontaires dépassaient ce seuil. Ils réalisaient au total près de 8 millions d’heures au-dessus de celui-ci.
Si toutes ces heures étaient reprises par des professionnels, le rapport estime le surcoût à environ 159 millions d’euros par an selon ses hypothèses. Il ne conclut pas qu’il faudrait remplacer les 19 974 volontaires concernés par 19 974 professionnels, encore moins créer mécaniquement 21 000 emplois.
Un volontaire réalisant 700 heures de garde ne devient pas un poste vacant lorsqu’on fixe un plafond à 600 heures. Il faut trouver une autre ressource pour 100 heures.
Les inspections en envisagent plusieurs : rétablir davantage d’astreinte lorsque l’activité du centre le permet, mieux répartir les gardes entre volontaires, recruter de nouveaux volontaires, revoir les effectifs maintenus quotidiennement dans certains centres et transformer progressivement les renforts saisonniers les plus intensifs en contrats de travail.
Le plan national 2026-2028 consacré aux volontaires agit sur un autre levier essentiel : faciliter l’engagement et associer davantage les employeurs, afin qu’un salarié puisse réellement se rendre disponible pour les secours sans que son engagement repose principalement sur ses soirées et ses week-ends.
Des recrutements professionnels supplémentaires peuvent se justifier dans les centres où le volume d’interventions impose une présence permanente. Leur nombre doit découler de cette charge, des horaires à couvrir et du niveau de service recherché. Le chiffre de 21 000 reste pour l’instant une revendication syndicale, pas un besoin national établi par l’expertise publique.
Les missions ont elles aussi changé
L’activité des pompiers est très éloignée de leur image de « soldats du feu ». En 2025, les incendies ne représentaient que 6 % des interventions. Le secours et les soins d’urgence aux personnes en représentaient 79 %.
Cette proportion ne permet pas d’affirmer que quatre interventions sur cinq compensent des défaillances du système de santé. Depuis 2025, la DGSCGC classe justement les interventions non urgentes comme les carences ambulancières hors du SSUAP, dans la catégorie des « autres interventions ». Avec l’ancienne nomenclature, le SSUAP aurait représenté 85 %. Le secours médical est devenu une fonction massive des pompiers, mais la statistique nationale ne permet pas d’en attribuer seule la cause à l’hôpital, aux ambulanciers privés ou à la désertification médicale.
Réduire certaines sollicitations inutiles peut libérer des capacités. Cela ne fera pas disparaître le besoin de secours d’urgence, pas plus que la faible proportion d’incendies ne permet de réduire les moyens nécessaires aux grands feux. Un service de sécurité doit aussi pouvoir absorber des pointes exceptionnelles.
Professionnaliser là où la permanence est devenue permanente
Une réforme uniforme aurait de bonnes chances de coûter cher pour un résultat médiocre.
Transformer massivement l’astreinte en emplois permanents ferait perdre au modèle français l’un de ses principaux avantages : mobiliser beaucoup de personnes réparties sur le territoire sans maintenir partout des effectifs salariés en caserne. À l’inverse, demander durablement à quelques milliers de volontaires d’assurer une part disproportionnée des gardes permet de retarder les recrutements sans régler le besoin de permanence qui les rend nécessaires.
Le partage pertinent dépend donc de l’activité réelle. L’astreinte reste adaptée lorsque les départs sont suffisamment espacés et que des volontaires peuvent être mobilisés rapidement. Une activité élevée et prévisible justifie davantage de professionnels. Les pointes saisonnières peuvent appeler des contrats temporaires plutôt qu’un recours intensif au statut volontaire.
Ce choix se paie localement. Le Code général des collectivités territoriales prévoit que les départements, les communes et les intercommunalités contribuent obligatoirement au financement des services d’incendie et de secours. Une décision nationale augmentant durablement les effectifs doit donc préciser comment cette charge sera supportée, plutôt que de laisser chaque service transformer l’annonce en dépense locale.
Le succès d’une réforme se mesurera moins au nombre national de postes annoncé qu’à des résultats plus concrets : disponibilité réelle des équipages, concentration des gardes sur quelques volontaires, maintien des effectifs volontaires et capacité à armer les centres lors des pointes.
La présentation gouvernementale du 8 septembre dira si le futur projet de loi s’attaque à cette mécanique. Les données disponibles suggèrent déjà la direction à tester : préserver l’astreinte là où elle produit une couverture efficace, professionnaliser davantage lorsque la garde permanente est devenue un besoin permanent, et identifier le financement correspondant. Si le texte traite tous les services comme s’ils avaient le même problème, il manquera précisément ce que l’enquête nationale montre le mieux : il n’existe pas un modèle des pompiers volontaires en France, mais plusieurs usages très différents d’un même statut.
Sources consultées
- Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crisesLes statistiques des services d'incendie et de secours
- Inspection générale de l'administration et Inspection générale de la sécurité civileRapport sur l'activité des sapeurs-pompiers volontaires
- Cour administrative d'appel de NancyArrêt du 23 septembre 2025, n° 23NC02446
- LégifranceCode général des collectivités territoriales, article L. 1424-35