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Sécheresse : le choc agricole de l’été devient un risque économique national

Bercy estime que les canicules et la sécheresse pourraient coûter 0,1 point de croissance en 2026. Le défi est désormais de secourir sans installer l’indemnisation permanente.

Illustration - Champs agricoles sous forte chaleur

Pendant l’été, la sécheresse agricole s’est mesurée en sols desséchés, en prairies jaunies et en récoltes compromises. Elle apparaît désormais dans un autre instrument de mesure : le PIB.

Selon une estimation présentée le 2 septembre par la Direction générale du Trésor, les canicules, la sécheresse et les difficultés économiques qui ont accompagné la campagne agricole pourraient retrancher environ 0,1 point à la croissance française en 2026. Bercy estime la baisse de la valeur ajoutée agricole à environ 8 %.

Ces chiffres ont été rapportés après une audition à l’Assemblée nationale, dont l’existence et les participants sont confirmés par l’institution. L’audition n’a toutefois été ni diffusée ni enregistrée, et le Trésor n’a pas publié à ce stade son calcul détaillé. Le ministère des Finances précise qu’il s’agit d’une estimation préliminaire, pas d’une révision officielle de sa prévision de croissance de 0,7 %.

Cette prudence compte. Le 0,1 point n’est ni une facture adressée à l’État, ni le montant des pertes subies par les agriculteurs, ni une mesure pure du changement climatique. Mais il dit quelque chose d’important : le choc agricole de 2026 est assez ample pour devenir visible à l’échelle de l’économie nationale.

Une mauvaise récolte d’une ampleur inhabituelle

Il faut d’abord regarder ce qui s’est réellement passé.

Juillet 2026 a été le mois le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900, avec une température moyenne de 24,9 °C. Les précipitations ont été déficitaires de près de 70 % sur l’ensemble du pays. Puis la troisième vague de chaleur de l’été, du 28 juillet au 19 août, a duré 23 jours, égalant le record national de 1983 avec une intensité supérieure.

L’agriculture n’a pas réagi partout de la même manière. C’est précisément pourquoi les chiffres nationaux doivent être maniés avec soin.

Agreste estime la récolte 2026 de maïs grain à 9 millions de tonnes, soit 35 % de moins qu’en 2025 et potentiellement le niveau le plus faible depuis 1980. La diminution vient à la fois des surfaces cultivées et des rendements, eux-mêmes affectés par la sécheresse et les températures élevées.

Dans les prairies permanentes, la pousse cumulée au 20 août était inférieure de 36 % à la moyenne observée à cette date entre 1989 et 2018, avec un déficit dans toutes les régions. Pour l’élevage, cette herbe manquante signifie moins de fourrage produit sur place et davantage de pression sur les stocks et les achats pour l’hiver.

D’autres productions ont mieux résisté. Les céréales à paille, essentiellement des cultures d’hiver, ont été moins exposées aux chaleurs extrêmes de l’été. Dans certains vergers irrigués, les premières estimations faisaient surtout apparaître des effets sur le calibre plutôt qu’un effondrement des volumes.

La sécheresse ne produit donc pas une baisse uniforme de « l’agriculture française ».

Comment les pertes agricoles atteignent le PIB

Le passage des champs à la croissance ne consiste pas à additionner les pertes annoncées par les agriculteurs.

Le PIB mesure de la valeur ajoutée. Une tonne de maïs qui n’est pas produite retire une partie de la richesse créée par l’exploitation, mais pas nécessairement toute sa valeur de vente : certains intrants n’ont pas été consommés, certains coûts demeurent, d’autres augmentent. Il faut ensuite agréger les productions, les prix et les consommations intermédiaires de l’ensemble du secteur.

C’est cette valeur ajoutée agricole que Bercy estime en baisse d’environ 8 %. Selon les comptes rendus de l’audition, le recul serait moins prononcé qu’en 2003, lorsque la valeur ajoutée agricole avait chuté d’environ 15 %. Ce rapprochement reste toutefois dépendant des éléments communiqués oralement par le Trésor, faute de note méthodologique publiée.

Le climat n’explique par ailleurs pas seul la baisse estimée de 2026. Le renchérissement des engrais, notamment sous l’effet du prix du gaz et des perturbations du commerce international, pèse aussi sur les coûts agricoles. Le 0,1 point ne peut donc pas être présenté comme la mesure isolée de l’effet des canicules.

La distinction permet d’éviter une erreur tentante. Lorsque des organisations agricoles avancent plusieurs milliards d’euros de pertes de production, elles ne mesurent pas le même objet que Bercy. Le chiffre du Trésor cherche à estimer la diminution de richesse créée dans les comptes nationaux. Les pertes brutes revendiquées par une profession, la baisse de valeur ajoutée, les indemnisations et le coût pour les finances publiques sont quatre grandeurs différentes.

La France part en outre d’une situation économique peu dynamique. L’Insee estime désormais que le PIB a reculé de 0,2 % au premier trimestre puis stagné au deuxième. L’acquis de croissance à mi-année n’est que de 0,3 %. Le pouvoir d’achat par unité de consommation a également reculé de 0,6 % au deuxième trimestre. Dans cette conjoncture, un dixième de point n’est pas négligeable.

Il ne faut toutefois pas retrancher mécaniquement 0,1 point aux chiffres déjà publiés. L’estimation du Trésor porte sur l’ensemble de l’année et une partie de la faiblesse agricole est déjà enregistrée dans les comptes disponibles. Son intérêt est moins de fournir aujourd’hui une nouvelle prévision exacte que de donner l’ordre de grandeur du choc.

Ses conséquences pour les ménages restent également incertaines. Une baisse de production française peut affecter certains prix, les volumes transformés ou les revenus des territoires agricoles, mais les prix alimentaires dépendent aussi des récoltes étrangères, des importations, des stocks et des marchés mondiaux. Aucun chiffre disponible ne permet aujourd’hui de convertir proprement le 0,1 point de PIB en hausse du panier alimentaire.

L’urgence : empêcher une crise de trésorerie de détruire des exploitations viables

Pour les exploitations touchées, le problème arrive beaucoup plus vite que les comptes nationaux.

Une exploitation peut rester économiquement viable pour 2027 et manquer pourtant d’argent cet automne pour acheter du fourrage, préparer les semis ou payer ses échéances. Dans ce cas, une crise climatique temporaire peut provoquer une disparition durable de capacité productive.

La France dispose déjà d’un système destiné à répartir ce risque. Depuis 2023, les aléas climatiques agricoles sont organisés selon trois niveaux. Les pertes courantes restent à la charge de l’exploitant. Les pertes intermédiaires peuvent être couvertes par l’assurance multirisque climatique, dont les primes sont subventionnées à 70 %. Pour les pertes exceptionnelles, la solidarité nationale intervient.

Lorsqu’une récolte est assurée, l’État prend en charge 90 % de ce troisième niveau et l’assureur 10 %. Les exploitations non assurées bénéficient d’une couverture publique plus faible, variable selon les productions.

Le système poursuit deux objectifs qui peuvent entrer en tension : ne pas laisser un choc exceptionnel détruire une exploitation viable, tout en conservant un intérêt à s’assurer et une part de risque chez l’exploitant.

Face à l’ampleur de l’été 2026, le gouvernement a déjà autorisé les assureurs à verser aux exploitants assurés jusqu’à 80 % du montant prévisionnel de l’indemnité de solidarité nationale, sans attendre la liquidation définitive du sinistre. La mesure répond directement au problème de trésorerie.

Un dispositif plus large, baptisé CASI pour « Canicule – Sécheresse – Incendies », doit compléter cette réponse. Le ministère a annoncé des aides de trésorerie, des prises en charge de cotisations sociales, des dérogations et des mesures de remise en production.

Mais son montant et son architecture définitive ne sont toujours pas arrêtés publiquement. La présentation initialement attendue le 3 septembre a été repoussée de quelques jours, le gouvernement invoquant l’ampleur des dégâts remontés des territoires et la poursuite des arbitrages.

Il faudra donc juger ce plan sur son contenu lorsqu’il sera publié, et non sur les sommes réclamées ou évoquées avant sa présentation.

Le bon plan d’urgence ne doit pas devenir le modèle permanent

Une intervention publique importante peut être rationnelle cette année. Exiger d’une exploitation qu’elle autofinance seule un choc climatique exceptionnel, alors que des milliers d’autres sont frappées au même moment, reviendrait à nier l’utilité même de l’assurance et de la mutualisation.

L’argument inverse a cependant sa force : si chaque sécheresse majeure est suivie d’une compensation supplémentaire destinée à replacer toutes les exploitations dans leur situation antérieure, le contribuable finit par assurer un risque qui devient moins exceptionnel. Une protection trop systématique peut aussi réduire l’incitation à modifier les productions, les pratiques ou les investissements lorsque le climat change durablement.

Le problème ne se résout pas en choisissant entre aider les agriculteurs et les laisser s’adapter. Ces deux fonctions relèvent de temporalités et de critères différents.

Pour l’urgence de 2026, la priorité devrait être d’éviter qu’un manque temporaire de liquidités provoque la disparition d’exploitations qui auraient autrement une perspective économique viable. Cela plaide pour des versements rapides, fondés sur les pertes constatées et articulés avec le dispositif assurantiel existant. Identifier précisément les exploitations qui resteront viables n’est cependant pas un exercice administratif simple : ce critère doit guider le ciblage, pas être présenté comme une frontière facile à tracer.

Pour les années suivantes, le test change. L’objectif n’est plus de compenser une perte passée mais de réduire la suivante.

Cela peut passer, selon les productions et les territoires, par des variétés ou des calendriers culturaux différents, une meilleure capacité des sols à retenir l’eau, des équipements protégeant les élevages, une évolution des assolements ou des infrastructures hydrauliques lorsque la ressource disponible le permet.

Aucun de ces instruments n’est une solution générale. L’irrigation peut sécuriser une production, mais elle ne crée pas l’eau qu’elle consomme. Changer de culture peut réduire un risque climatique tout en créant un risque commercial ou en exigeant de nouveaux équipements. Une adaptation sérieuse consiste à comparer ces effets plutôt qu’à proclamer une technique universelle.

Le mécanisme national d’assurance existe déjà. L’enjeu est désormais de savoir s’il reste soutenable et suffisamment incitatif lorsque les événements qui déclenchent la solidarité publique deviennent plus fréquents.

Le prochain été comparable sera le véritable test

Le gouvernement sera probablement jugé dans les prochains jours sur le montant de son plan. C’est compréhensible pour des exploitations qui doivent passer l’hiver.

Mais le succès de la politique agricole face au changement climatique ne peut pas être mesuré seulement en millions d’euros distribués après chaque crise.

Il faudra regarder combien d’exploitations viables ont pu poursuivre leur activité, combien de temps les indemnisations ont mis à arriver, quelle part du risque reste correctement assurée, quelle quantité de production est perdue lors d’un épisode climatique comparable, combien d’aide exceptionnelle devient nécessaire et si les mesures d’adaptation réduisent réellement la vulnérabilité sans accroître une autre contrainte, notamment sur l’eau.

L’estimation de 0,1 point de croissance reste provisoire. Le signal qu’elle envoie l’est beaucoup moins.

Le climat agricole devient un sujet de politique économique. L’urgence consiste à absorber le choc de 2026. Une politique réussie se reconnaîtra à quelque chose de plus exigeant : lors du prochain choc comparable, la France devra perdre moins.

Sources consultées
  1. Météo-FranceBilan climatique : juillet 2026 est le mois le plus chaud et un des plus secs jamais enregistré en France
  2. AgresteGrandes cultures. Forte chute de la production de maïs attendue en 2026
  3. InseeAu deuxième trimestre 2026, le PIB est stable (+0,0 % après -0,2 %) et le pouvoir d’achat des ménages recule nettement (-0,6 % par unité de consommation)
  4. ReutersSummer weather could shave 0.1 points off French growth as farms suffer
  5. Ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaireAssurance multirisque climatique des récoltes : réponses aux questions fréquemment posées
  6. Ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaireCanicule, sécheresse, incendies : l’État renforce son soutien aux agriculteurs