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Immigration : les « 500 000 entrées » mélangent quatre réalités

Le chiffre avancé par Jordan Bardella confond démarches administratives, entrées, emploi et coût public. Les données officielles permettent de séparer ces questions.

Illustration des statistiques migratoires françaises

Jordan Bardella veut faire de l’immigration l’une des premières décisions d’un éventuel pouvoir RN en 2027. Fin août sur BFMTV, il a annoncé l’organisation « très rapidement » d’un référendum. Aucun projet de loi détaillé ni calendrier de mise en œuvre n’est encore publié.

Pour justifier notamment l’enjeu budgétaire, le président du Rassemblement national avance un raisonnement simple : « sur les 500 000 personnes qui entrent chaque année de manière légale dans notre pays », seules 50 000 auraient un contrat de travail ; les 450 000 autres resteraient « à la charge du contribuable français et de la collectivité ».

Le problème n’est pas l’arrondi à 500 000. C’est le dénominateur.

Le calcul rassemble des statistiques qui ne mesurent pas la même chose, transforme un motif administratif de séjour en situation professionnelle, puis en déduit un coût pour les finances publiques. Ces trois passages ne tiennent pas.

Ils masquent aussi une question plus intéressante pour la présidentielle : si la France veut maîtriser son immigration et mieux intégrer ceux qu’elle accueille, quels résultats devrait-elle réellement mesurer ?

500 000 actes ne font pas 500 000 entrées

Le premier nombre peut être reconstitué.

En 2025, le ministère de l’Intérieur a recensé 377 462 premières délivrances de titres de séjour à des ressortissants de pays tiers. La même administration compte 116 944 premières demandes d’asile enregistrées en guichet unique. Additionnées, ces deux séries donnent 494 406, soit environ 500 000.

L’addition est arithmétiquement correcte. Son interprétation ne l’est pas.

Une première demande d’asile est une démarche administrative. Un premier titre de séjour en est une autre. La date du premier titre ne correspond pas nécessairement à la date d’arrivée en France. Certaines premières délivrances concernent d’ailleurs des étrangers présents depuis plus longtemps, notamment lorsqu’ils obtiennent leur premier droit au séjour après une régularisation.

Ces statistiques n’incluent pas non plus de la même façon les ressortissants européens, qui n’ont généralement pas besoin de titre de séjour pour vivre et travailler en France.

Pour mesurer les mouvements de population, l’Insee utilise une autre méthode. Selon sa dernière estimation, 438 000 personnes sont venues s’installer en France pour au moins un an en 2024. Parmi elles, 313 000 étaient immigrées au sens statistique, c’est-à-dire nées étrangères à l’étranger. Les autres comprenaient notamment des Français venant ou revenant vivre en France.

Ce chiffre ne remplace pas simplement les 500 000. Il mesure un autre phénomène : des personnes qui s’installent en France, et non le volume de procédures enregistrées par l’administration. Il comprend en outre des situations régulières comme irrégulières.

Avant même de discuter du niveau souhaitable de l’immigration, il faut donc choisir ce que l’on compte.

Les 50 848 ne sont pas le nombre d’étrangers qui travaillent

Le deuxième nombre existe lui aussi dans les statistiques du ministère.

En 2025, 50 848 premiers titres ont été délivrés pour un motif économique, soit 13,5 % des 377 462 premiers titres. Cette catégorie comprend notamment 32 287 titres « salarié », 8 506 saisonniers, 6 760 scientifiques et 2 468 actifs non salariés.

Elle ne signifie donc déjà pas exactement « personnes ayant un contrat de travail ». Surtout, le motif du titre ne décrit pas toute l’activité professionnelle de son détenteur.

Un étranger titulaire d’un titre étudiant peut exercer une activité salariée dans certaines limites. De nombreux titres « vie privée et familiale » permettent également de travailler sans obtenir une nouvelle autorisation.

Une personne venue rejoindre son conjoint puis embauchée reste donc classée dans l’immigration familiale. Un étudiant qui travaille à temps partiel reste classé comme étudiant. À l’inverse, l’obtention d’un titre économique ne garantit pas que son détenteur restera continuellement en emploi.

Les 50 848 mesurent pourquoi certains titres ont été délivrés. Ils ne mesurent pas combien d’immigrés travaillent.

L’erreur statistique n’efface pas le problème de l’emploi

Rejeter ce calcul ne conduit pourtant pas à conclure que l’insertion professionnelle fonctionne parfaitement.

Les chiffres de l’Insee montrent un écart substantiel. Parmi les immigrés âgés de 15 à 64 ans, 62,4 % occupaient un emploi en 2024, contre 71,4 % des personnes sans ascendance migratoire directe. Leur taux de chômage atteignait 11,6 %, contre 6,3 % pour ces dernières.

Voilà un problème public mesurable.

Il ne signifie pas que 450 000 personnes sont « à la charge » de la collectivité. Un étudiant n’est pas un chômeur ; un enfant n’est pas censé avoir un emploi ; le droit d’asile répond à une obligation de protection et non à un objectif de recrutement économique.

Mais un écart durable d’emploi compte. Il réduit les revenus et l’autonomie des personnes concernées, ralentit leur intégration économique et limite aussi leur contribution fiscale et sociale.

Une politique migratoire sérieuse ne devrait donc ni nier cet écart ni prétendre le mesurer avec le nombre de titres délivrés pour motif économique.

Un coût budgétaire ne se déduit pas d’un motif de séjour

Le dernier étage du raisonnement est le plus ambitieux : puisque 50 000 seulement viendraient travailler, les autres coûteraient de l’argent au contribuable.

Aucune des statistiques utilisées ne permet de l’établir.

Pour calculer une contribution budgétaire, il faut suivre les prélèvements payés et les dépenses publiques reçues par différentes populations, en tenant compte notamment de l’âge, du revenu, de la composition familiale et de la durée de présence.

Un salarié paie des impôts et des cotisations tout en utilisant des services publics. Un étudiant représente un coût d’enseignement mais peut ensuite travailler en France. Un enfant entraîne des dépenses aujourd’hui sans que ce soit une anomalie budgétaire. Une personne protégée au titre de l’asile peut recevoir une aide à son arrivée puis exercer ensuite une activité professionnelle.

La période observée change également le résultat. Mesurer la situation ou la contribution d’une personne six mois après son arrivée et vingt ans plus tard ne répond pas à la même question.

Les séries mobilisées dans le raisonnement des « 500 000 » ne contiennent simplement pas ces informations. Elles ne démontrent donc ni que l’immigration est bénéficiaire pour les comptes publics, ni que 450 000 nouveaux arrivants seraient chaque année à la charge de la collectivité.

Sur un sujet budgétaire, « qui paie ? » est une bonne question. Elle oblige précisément à compter aussi qui travaille, qui contribue, qui reçoit quoi et pendant combien de temps.

Ce que la présidentielle devrait mettre sur le tableau de bord

La France peut décider de réduire ou d’augmenter certains flux, d’orienter davantage l’immigration légale vers le travail ou de renforcer ses exigences d’intégration. Une erreur statistique ne tranche aucun de ces choix.

Elle rappelle en revanche qu’ils ne peuvent pas être jugés avec le même indicateur.

Pour mesurer la maîtrise des flux, il faut suivre les arrivées et les départs, et pas seulement les titres délivrés. Pour savoir si l’immigration répond davantage aux besoins du marché du travail, il faut regarder le motif d’entrée mais surtout l’emploi, les salaires et leur évolution après l’arrivée.

L’intégration réclame encore d’autres mesures : maîtrise du français, reconnaissance des qualifications, accès à l’emploi et autonomie économique. L’asile se juge notamment sur les délais de décision, la protection effective de ceux qui y ont droit et l’exécution des décisions définitives.

Quant au coût pour les finances publiques, il nécessite un véritable bilan de recettes et de dépenses dans la durée.

Ce tableau de bord aurait une vertu politique simple : rendre les promesses vérifiables.

Un gouvernement qui réduirait les entrées mais laisserait se creuser l’écart d’emploi n’aurait réglé qu’une partie du problème. Un autre qui augmenterait l’immigration de travail sans améliorer l’intégration ne pourrait pas se satisfaire du nombre de visas délivrés. Une réforme de l’asile devrait être jugée non seulement sur les décisions prises, mais aussi sur leur rapidité et leur exécution effective.

C’est aussi ainsi qu’il faudra juger le référendum promis par Jordan Bardella lorsqu’un texte existera. Pour l’instant, il existe une promesse politique et quelques orientations publiques, pas encore un dispositif complet dont on pourrait mesurer la légalité, le coût ou les effets.

La campagne présidentielle gagnerait déjà en précision si elle cessait d’utiliser un même nombre pour répondre à quatre questions différentes : combien de personnes arrivent, pourquoi elles obtiennent un titre, combien travaillent et quel est leur effet sur les finances publiques.

Ces questions sont assez importantes pour mériter quatre réponses.

Sources consultées
  1. Direction générale des étrangers en FranceLes titres de séjour en 2025 : les protections subsidiaires ont plus que doublé
  2. Direction générale des étrangers en FranceLes demandes d’asile en 2025 : une procédure sur deux aboutit à une protection
  3. InseeFlux migratoires - Les entrées sur le territoire diminuent en 2024 et retrouvent leur niveau d’avant-crise sanitaire
  4. InseeEmploi
  5. Service-Public.frAutorisation de travail d’un salarié étranger en France
  6. TF1 InfoVÉRIF' - Seuls 10% des immigrés entrent-ils légalement en France avec du travail, comme le dit Jordan Bardella ?