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Présidentielle 2027 : la France n’a pas besoin d’un miracle

La France a déjà électricité, épargne, compétences et infrastructures. Son défi est de mieux les convertir en logements, investissement, services et autonomie.

Illustration - débat présidentiel et économie française

Jeudi à Roland-Garros, sept candidats ont inauguré la présidentielle 2027 devant le Medef. Pendant plus de trois heures, ils ont parlé dette, industrie, travail, normes et fiscalité. Il en est sorti quelques bonnes intuitions, et une quantité appréciable d’argent qui n’existe pas encore.

Marine Le Pen promet 125 milliards d’euros d’économies mais renvoie le détail à plus tard. Pour l’instant, elle a donc trouvé le total avant l’addition. Jean-Luc Mélenchon veut annuler les quelque 18 % de dette française détenus par la Banque de France : la proposition se heurte aux règles actuelles de l’Eurosystème et l’effet économique est beaucoup moins miraculeux que la disparition du passif ne le suggère, puisque l’actif correspondant disparaît aussi du bilan public consolidé.

Édouard Philippe pose une question plus intéressante en proposant de supprimer 50 milliards d’euros d’impôts de production et autant d’aides aux entreprises : pourquoi prélever beaucoup pour redistribuer beaucoup ? Mais « aides aux entreprises » ne désigne pas un coffre de subventions homogène que l’on pourrait vider sans regarder ce qu’il contient. Marine Tondelier veut porter le Smic à 2 000 euros brut tout en compensant les petites entreprises : une partie de la hausse serait alors transférée vers le contribuable. Raphaël Glucksmann, lui, insiste sur la réindustrialisation et l’échelle européenne. Sur ce dernier point, le diagnostic mérite d’être pris au sérieux.

Ce premier débat a donc assez bien illustré un travers français : nous passons énormément de temps à discuter de la manière dont l’argent doit circuler, moins de la manière dont le pays devient capable de faire davantage avec ce qu’il possède.

Or le lendemain matin, l’Insee a livré un rappel utile. Le PIB français a finalement stagné au deuxième trimestre, après un recul révisé à 0,2 % au premier. L’investissement baisse encore de 0,3 %. Le pouvoir d’achat par unité de consommation recule de 0,6 %. L’OCDE ne prévoit que 0,7 % de croissance en 2026 et 0,8 % en 2027.

La dette publique atteint de son côté 3 536 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB. Voilà la partie du diagnostic pessimiste qui est réelle.

Mais elle ne raconte qu’une moitié de l’histoire.

La France produit une électricité presque entièrement décarbonée. Ses ménages épargnent beaucoup. Elle possède des infrastructures, des chercheurs, de grandes entreprises, une industrie encore substantielle et l’accès à un marché européen de 450 millions de personnes. Son taux d’emploi reste inférieur à celui de nombreux voisins, notamment chez les seniors. Ses performances en matière de compétences et de productivité laissent elles aussi une marge considérable.

Le problème français ressemble donc moins à une pénurie générale de ressources qu’à une série de mauvaises conversions.

Nous produisons de l’électricité, mais importons encore énormément d’énergie fossile.

Nous dépensons beaucoup d’argent public, mais obtenons des résultats médiocres dans plusieurs services.

Nous épargnons beaucoup, mais finançons mal les entreprises lorsqu’elles doivent changer d’échelle.

Nous savons concevoir des projets, mais mettons parfois des années à les autoriser et à les construire.

C’est par là que nous commencerions.

Transformer notre électricité en avantage économique

La France possède aujourd’hui un avantage remarquablement tangible.

En 2025, elle a produit 547,5 TWh d’électricité, dont 521,1 TWh bas-carbone. Plus de 95 % de la production. Elle en a exporté un record de 92,3 TWh. Dans le même temps, ses importations de combustibles fossiles ont coûté 53 milliards d’euros.

Chaque voiture, chaudière ou procédé industriel qui peut raisonnablement passer du pétrole ou du gaz à une électricité française réduit à la fois nos émissions et notre dépendance extérieure. Pour certaines industries, une électricité abondante, prévisible et bas-carbone peut aussi devenir un avantage de localisation.

RTE indique que 30 GW de droits d’accès au réseau ont déjà été attribués à des projets d’électrification. Le défi est désormais moins d’inventer des scénarios que de raccorder, construire et investir.

Nous accélérerions donc l’électrification là où elle remplace réellement des fossiles, le renforcement des réseaux et les raccordements industriels. Nous préserverions un parc nucléaire important tout en développant les renouvelables utiles au système.

Pas parce que « nucléaire » ou « renouvelable » serait une identité politique.

Parce que l’objectif est de disposer de beaucoup d’électricité bas-carbone, fiable et compétitive, puis de s’en servir.

Transformer les décisions publiques en choses qui existent

Le deuxième problème est moins visible sur une courbe macroéconomique : la France est souvent lente à transformer une décision en résultat physique.

Prenons le logement. En 2025, 379 222 logements ont été autorisés. C’est 15 % de mieux qu’en 2024, mais encore 8,8 % sous la moyenne des cinq années précédentes. L’investissement dans la construction s’est de nouveau contracté au deuxième trimestre 2026.

Cette rareté se répercute partout.

Dans les loyers et les prix. Dans les difficultés à recruter près des bassins d’emploi. Dans les jeunes adultes qui restent plus longtemps chez leurs parents. Dans les salariés qui refusent un poste parce qu’ils ne peuvent pas se loger à proximité.

Construire davantage ne nécessite pas de supprimer les protections environnementales ou de recouvrir la France de lotissements.

Il faut surtout que la règle aboutisse à une décision.

Densifier davantage là où les transports et les emplois existent déjà. Réutiliser les friches. Éviter que plusieurs procédures réexaminent successivement les mêmes risques. Fixer des délais beaucoup plus courts aux autorisations et aux recours.

Même logique pour une usine, une ligne électrique, un laboratoire ou une infrastructure.

La simplification dont parlaient plusieurs candidats jeudi ne devrait pas être une cérémonie annuelle où l’on dresse une liste des « normes stupides ». Une norme peut empêcher une catastrophe, protéger une rivière ou simplement avoir survécu à sa raison d’être.

Le progrès serait beaucoup plus banal : des règles moins nombreuses lorsque c’est possible, compréhensibles, stables, puis une décision rendue à temps.

La capacité à dire oui compte.

La capacité à dire non rapidement aussi.

Transformer la dépense publique en résultats

Cette exigence vaut particulièrement pour l’État.

La dépense publique représentait 57,2 % du PIB en 2025. L’OCDE note simultanément que les résultats français restent en retrait des meilleurs pays dans des domaines comme la santé ou l’éducation.

Il existe donc une marge entre les deux slogans habituels : « il faut davantage de moyens » et « il faut couper ».

Nous partirions d’une règle différente : une dépense publique doit pouvoir dire ce qu’elle cherche à obtenir.

Combien d’élèves savent lire correctement à 10 ans ? Combien de temps faut-il pour obtenir une décision administrative ? Combien coûte un épisode de soin comparable ? Combien de personnes un dispositif remet-il réellement en emploi ? Combien de tonnes de CO₂ une aide évite-t-elle ?

Les réponses ne seront pas toujours faciles à mesurer. L’absence de mesure parfaite n’est pas une raison pour ne rien mesurer du tout.

La France sait créer des dispositifs. Elle devrait devenir beaucoup plus brutale avec ceux qui échouent.

Cela permettrait de réduire certaines dépenses sans couper indistinctement dans l’investissement, l’éducation, la défense ou la transition énergétique.

Et il faudra réellement réduire le déficit. Le FMI estime qu’un ajustement structurel d’environ 0,8 % du PIB par an entre 2027 et 2029 serait nécessaire pour replacer les finances publiques sur une trajectoire crédible. Il insiste justement sur le séquençage : préserver les dépenses prioritaires et accompagner l’effort de réformes qui améliorent la croissance.

C’est la contrainte que les programmes faciles esquivent souvent.

On ne peut pas réformer tous les systèmes à la fois, investir partout et économiser immédiatement des sommes gigantesques.

Il faudra choisir l’ordre.

Faire travailler davantage, et mieux former

La France a aussi une réserve beaucoup moins abstraite que la « croissance potentielle » : des gens.

En 2025, 69,4 % des 15-64 ans étaient en emploi, contre 70,4 % en moyenne dans l’OCDE. L’écart devient beaucoup plus grand chez les 60-64 ans : 12,2 points. Les 20-24 ans restent eux aussi en retrait.

Faire travailler davantage de personnes ne signifie pas simplement repousser un âge légal et attendre que l’emploi apparaisse.

Il faut rendre plus normal le recrutement d’un salarié de 58 ans, mieux organiser la reconversion, renforcer les formations techniques et améliorer très tôt les compétences fondamentales.

L’enjeu scolaire n’est pas une digression sociale dans une politique économique. L’OCDE estime que la baisse du capital humain explique environ 20 % du ralentissement de la productivité française entre les périodes 1987-2005 et 2005-2022. Elle estime aussi que l’écart de compétences des adultes avec les pays les plus performants explique une part considérable des différences de productivité entre secteurs.

Un bon système éducatif est donc aussi une infrastructure productive.

L’immigration entre dans la même logique lorsqu’elle permet d’attirer des compétences qui manquent réellement. Accueillir efficacement un chercheur, un médecin ou un technicien, reconnaître rapidement sa qualification et lui permettre de travailler peut augmenter immédiatement les capacités du pays. Cela n’empêche nullement d’avoir une politique d’entrée, d’asile et de séjour maîtrisée.

L’ouverture n’exige pas le désordre.

Transformer notre épargne en entreprises capables de grandir

Enfin, il existe un capital que nous possédons déjà.

Au deuxième trimestre, les ménages français épargnaient encore 17,2 % de leur revenu disponible. Le FMI décrit cette épargne comme abondante mais observe qu’une grande partie reste orientée vers des produits liquides ou garantis, tandis que les entreprises en forte croissance manquent encore de capital-risque aux étapes tardives de leur développement.

La France est très efficace pour offrir à l’épargnant un placement sûr.

Elle l’est moins pour financer une entreprise qui passe de quelques centaines de salariés à plusieurs milliers.

Nous alignerions progressivement davantage la fiscalité et les produits d’épargne avec l’investissement productif de long terme, sans faire croire aux ménages que du capital-risque est un Livret A avec davantage de rendement.

Et surtout, nous pousserions à l’échelle européenne.

Le FMI souligne que la fragmentation des marchés de capitaux européens limite les financements de croissance et que l’approfondissement du marché unique pourrait permettre aux entreprises de gagner en taille.

C’est une forme de souveraineté bien plus solide que de vouloir tout fabriquer en France.

Un pays souverain n’est pas celui qui produit lui-même chaque composant. C’est celui qui conserve assez de compétences, de fournisseurs, de capital, d’énergie et d’alliés pour ne pas se retrouver sans choix lorsque le monde change.

Ce que nous regarderions en 2032

Toutes ces réformes devraient aider la croissance.

Mais si le prochain président nous promet seulement 1,5 % de PIB au lieu de 0,8 %, nous n’aurons encore appris qu’une partie de l’histoire.

Nous regarderions aussi combien un ménage consacre à son logement. Combien de Français travaillent. Ce que savent les enfants en sortant de l’école. Combien d’énergie fossile nous importons. Combien nous émettons. Combien de temps prend une autorisation. Comment fonctionnent les hôpitaux. Combien d’entreprises parviennent à grandir en Europe. Et si la dette cesse enfin de progresser plus vite que notre capacité à la financer.

Un pays peut croître un peu plus tout en devenant invivable.

Il peut aussi améliorer puissamment certaines vies sans que chaque progrès se voie immédiatement dans le PIB.

C’est pourquoi le premier débat de 2027 laisse une question beaucoup plus intéressante que le classement des candidats.

Marine Le Pen devra montrer ses 125 milliards. Mélenchon devra expliquer ce que son effacement de dette permet réellement de financer. Philippe devra ouvrir la boîte de ses aides aux entreprises. Tous devront tôt ou tard chiffrer leurs promesses.

Mais le prochain président devrait être jugé sur autre chose encore.

Qu’est-ce que la France saura mieux faire en 2032 qu’elle ne sait faire aujourd’hui ?

Construire des logements ? Former des techniciens ? Faire grandir une entreprise ? Remplacer du pétrole importé par notre électricité ? Prendre une décision publique puis l’exécuter ?

La France n’a aucune garantie d’y parvenir. La dette réduit sa marge de manœuvre, les réformes prennent du temps et les intérêts contradictoires ne disparaîtront pas après une élection.

Mais rien, dans les chiffres que nous venons d’examiner, ne décrit un pays condamné.

Ils décrivent un pays qui dispose encore de beaucoup de choses dont il pourrait faire bien meilleur usage.

Sources consultées
  1. InseeAu deuxième trimestre 2026, le PIB est stable et le pouvoir d’achat des ménages recule nettement
  2. RTEBilan électrique 2025 : les conditions sont réunies pour permettre à la France d’accélérer son électrification
  3. SDESConstruction de logements : résultats à fin décembre 2025
  4. OCDEOECD Economic Surveys: France 2026, Executive summary
  5. FMIFrance: Staff Concluding Statement of the 2026 Article IV Mission