
Dans une falaise du Var, des paléontologues du Laboratoire de géologie de Lyon dégagent les os d’un ichtyosaure géant, un reptile marin qui mesurait peut-être entre 12 et 20 mètres de long. Ils pensent avoir atteint le milieu de sa cage thoracique. Mais sa tête, sa queue et une bonne partie de son squelette pourraient encore être prises dans la roche.
Retrouver d’autres parties du corps permettrait de mieux établir ses proportions et son identité. Les très grands ichtyosaures de la fin du Trias, il y a plus de 200 millions d’années, sont surtout connus par des fragments isolés. En Angleterre, des chercheurs ont ainsi décrit en 2024 Ichthyotitan severnensis, un animal dont ils estiment la longueur à environ 25 mètres, à partir de deux fragments de mâchoire provenant d’individus distincts. Une taille impressionnante, mais déduite de restes très incomplets.
Le spécimen du Var pourrait fournir quelque chose de plus rare : plusieurs parties du corps appartenant au même animal, plutôt que des ossements isolés.
Une identité encore incertaine
L’histoire commence en 2014, lorsque des amateurs ramassent des vertèbres tombées d’une falaise. Des scientifiques examinent le site dès 2015. Jérémy Martin, paléontologue au Laboratoire de géologie de Lyon, reprend les recherches sur place en 2020.
En 2022, l’équipe présente ses premiers travaux lors d’un congrès international de paléontologie. La forme des vertèbres suggère une parenté avec le genre Shonisaurus, qui comprend certains des plus grands ichtyosaures connus. Mais d’autres éléments anatomiques seraient précieux pour confirmer cette attribution.
Le fossile appartient à la fin du Trias, une période particulièrement mal documentée pour ces géants en Europe. Certaines lignées d’ichtyosaures avaient alors atteint des tailles comparables à celles des grandes baleines actuelles. La crise biologique survenue il y a environ 201 millions d’années a bouleversé cette faune, sans faire disparaître tous les ichtyosaures.
Comprendre quelles formes vivaient encore dans les mers européennes à cette époque aiderait à reconstituer leur diversité avant cette crise. Le squelette varois pourrait notamment préciser à quelle lignée appartenait cet animal et comment il était constitué.
Une fouille suspendue à la falaise
Encore faut-il atteindre les os. Le fossile se trouve au milieu d’une paroi rocheuse difficile d’accès. Les paléontologues travaillent encordés, accompagnés de cordistes qui sécurisent le chantier.
Chaque fragment est photographié et sa position relevée pour permettre une reconstitution en trois dimensions. L’opération est essentielle : le squelette est désarticulé et les os sont fracturés. Une fois dégagés, les vestiges sont descendus au pied de la falaise, inventoriés puis transportés à Lyon.
L’accord permettant aux chercheurs d’accéder à la carrière de Rio Tinto a été renouvelé en 2026 pour cinq ans. Les campagnes peuvent ainsi se poursuivre, sans certitude sur la quantité d’ossements encore enfouis.
À Villeurbanne, les collections de géologie-paléontologie de Lyon 1 prennent le relais. Les fragments y sont préparés, restaurés, étudiés et numérisés par l’équipe lyonnaise, en lien avec des spécialistes du Muséum national d’histoire naturelle.
La reconstitution scientifique a commencé. Pour savoir jusqu’où elle pourra aller, les chercheurs devront encore découvrir si le crâne ou la queue de l’animal se trouvent dans la falaise.
Sources consultées
- Lyon 1 Université Claude BernardEn suspension, pour révéler l’ichtyosaure géant
- Université de Liège, ORBiGiant ichthyosaurs of the Late Triassic: current challenges at excavating a new specimen from France
- PLOS ONEThe last giants: New evidence for giant Late Triassic (Rhaetian) ichthyosaurs from the UK
- Laboratoire de géologie de LyonVisites Insolites CNRS – Préparation et étude d’un ichtyosaure géant
- Lyon 1 Université Claude BernardCollections de paléontologie-géologie