
Au Progrès, 113 journalistes ont fait grève vendredi 9 octobre, soit 82 % de la rédaction selon les syndicats. Ils contestent un projet de réorganisation prévoyant 60 suppressions de postes, dont 49 à la rédaction. Mais leur mobilisation vise aussi une transformation moins visible : confier à des logiciels une partie de la relecture, de la correction et de la mise en page des articles.
Le quotidien lyonnais compte 14 éditions locales réparties sur cinq départements. Chaque jour, il faut relire, corriger, titrer et mettre en page des centaines d’informations. Le groupe EBRA, auquel appartient Le Progrès, veut automatiser une partie de cette fabrication à l’échelle de ses neuf quotidiens régionaux, soit 81 éditions.
Ce que fait un journal après avoir écrit ses articles
Dans une rédaction, le journaliste qui revient d’un reportage ne produit pas nécessairement un article prêt à publier. Les secrétaires de rédaction prennent le relais : ils relisent les textes, vérifient leur cohérence, corrigent les erreurs, travaillent les titres, choisissent la place des informations et organisent les pages.
Leur métier mêle travail éditorial et contraintes de fabrication. Une page doit être prête à l’heure pour l’imprimerie, sans sacrifier la qualité de ce qu’elle contient.
EBRA prévoit de confier la mise en page à un outil baptisé MEPA, pour « mise en page automatique ». Parallèlement, des outils d’intelligence artificielle générative doivent faciliter la correction, la reformulation et la préparation des titres, notamment pour les articles des correspondants locaux.
Disposer automatiquement un texte et une photographie sur une page relève essentiellement de la fabrication. Reformuler une information, modifier son titre ou en vérifier le contenu engage aussi sa précision et son sens.
Pour les secrétaires de rédaction, le projet reviendrait à superviser certaines tâches désormais exécutées par des logiciels.
Des économies sur 81 éditions
À l’échelle de 81 éditions produites chaque jour, les heures consacrées à la mise en page s’additionnent vite. Automatiser cette étape pourrait permettre de consacrer davantage de temps et de moyens à la recherche d’informations originales.
C’est la stratégie défendue par la direction. EBRA, qui emploie environ 3 200 personnes, envisage jusqu’à 400 suppressions de postes, accompagnées de 68 créations. Au Progrès, les 60 suppressions annoncées seraient assorties de 23 créations. Aucun départ contraint n’est prévu, assure le groupe.
La restructuration répond à une situation financière difficile : selon EBRA, ses ventes au numéro et ses abonnements ont été divisés par deux en dix ans. Sa perte opérationnelle a dépassé 10 millions d’euros en 2025. La direction vise un retour à l’équilibre en 2028 et dit vouloir renforcer les reportages et les enquêtes.
Les syndicats contestent la capacité des nouveaux outils à préserver la qualité éditoriale avec moins de personnel. Selon des données syndicales rapportées par Le Monde, l’organisation envisagée laisserait en moyenne sept minutes à un secrétaire de rédaction pour relire un article, puis entre trente secondes et une minute à un journaliste pour valider une page automatiquement composée. Ces durées n’ont pas été confirmées par la direction.
Qui contrôle le résultat ?
Le débat avait déjà commencé en 2023. L’Est républicain, autre titre d’EBRA, avait suspendu une expérimentation de ChatGPT destinée à relire les articles de correspondants locaux après les inquiétudes des représentants du personnel.
Le groupe a depuis publié ses propres engagements sur l’intelligence artificielle. Dans un texte d’octobre 2024, il promet notamment que toutes ses publications resteront sous le contrôle d’un journaliste professionnel.
Cet engagement suppose du temps pour vérifier le travail des logiciels. Une mise en page automatique peut épargner des tâches répétitives ; une relecture automatisée exige toujours que quelqu’un puisse repérer ce que le logiciel a laissé passer ou lui-même introduit.
La direction prévoit de commencer à appliquer sa réorganisation début 2027. D’ici là, les discussions devront notamment préciser comment fonctionnera cette validation humaine. Pour les 14 éditions locales du Progrès, elles devront surtout déterminer combien de temps les journalistes auront pour reprendre un titre, corriger une erreur ou vérifier une information avant le départ du journal à l’impression.
Sources consultées
- Syndicat national des journalistesSecrétaire de rédaction : un métier sacrifié sur l’autel de l’intelligence artificielle
- Syndicat national des journalistes, communiqué du 8 octobre reproduit par Dijon ActualitésLes titres du groupe Ebra en grève le vendredi 9 octobre
- AFP, diffusée par TV5MONDEPresse : grève « inédite » dans les neuf journaux du groupe Ebra
- Lyon CapitalePlan de suppressions de postes chez Ebra : la rédaction du Progrès en grève à 82 %
- Le MondeDans les journaux du Groupe EBRA, l’IA au cœur d’un appel à la grève
- Le ProgrèsLes engagements des rédactions du groupe EBRA