
Une odeur de gâteau, de lessive ou de maison de vacances peut ramener un souvenir ancien avec une précision déconcertante. Au Centre de recherche en neurosciences de Lyon, à Bron, une équipe a cherché à transformer cette expérience familière en phénomène testable.
Son étude, publiée le 14 juillet dans PLOS Biology, ne livre pas la clé définitive de la « madeleine de Proust » humaine. Elle franchit cependant un verrou important : chez la souris, les chercheurs ont identifié des neurones qui participent au rappel d’une odeur associée, pendant la jeunesse, à une expérience positive. Ils ont aussi montré que désactiver temporairement ces cellules affaiblissait ce rappel.
Chez l’être humain, les souvenirs autobiographiques peuvent être racontés et l’activité du cerveau observée, mais il est impossible d’éteindre une population de neurones pour vérifier son rôle. L’équipe lyonnaise a donc construit un modèle animal à partir d’un questionnaire rempli par 647 adultes. La plupart décrivaient un souvenir lié à une odeur agréable et à une situation vécue plusieurs fois, plutôt qu’à un événement unique.
De jeunes souris ont ensuite rencontré à cinq reprises une odeur attractive dans une grande cage équipée pour favoriser le jeu, l’exploration et les interactions. D’autres étaient exposées à la même odeur dans un environnement ordinaire. Une fois adultes, les premières manifestaient une préférence plus forte pour l’odeur associée à ce contexte positif. Le modèle ne reproduit pas un souvenir autobiographique humain, mais une association affective durable dont les mécanismes peuvent être étudiés.
Le résultat décisif se situe dans le bulbe olfactif, première étape du traitement des odeurs dans le cerveau. Les chercheurs avaient marqué des neurones granulaires formés juste après la naissance des animaux. Ces cellules se réactivaient lors de la présentation de l’odeur apprise. Grâce à l’optogénétique, qui permet de contrôler certains neurones avec de la lumière, l’équipe les a ensuite inhibées pendant le test. La préférence des souris diminuait, tandis que leur réaction à une odeur inconnue restait inchangée. L’étude établit ainsi un rôle causal de ces neurones dans le rappel à l’âge adulte.
Cette mécanique évolue avec l’âge. À six mois, les souris qui n’avaient plus rencontré l’odeur ne montraient plus de préférence particulière. Chez celles qui y avaient été réexposées sept fois, le comportement persistait, mais ne reposait plus spécialement sur les mêmes neurones précoces. Dans ce modèle murin, les résultats suggèrent donc que les circuits mobilisés par le souvenir se réorganisent à mesure qu’il est réactivé, avec une implication accrue de régions olfactives et émotionnelles. Cette cartographie repose toutefois sur des corrélations d’activité, non sur une intervention causale région par région.
L’étude ne démontre pas que le cerveau humain conserve les odeurs d’enfance par le même mécanisme. Sa force tient à la méthode : à Bron, l’équipe NEUROPOP réunit psychologie expérimentale, comportement animal, imagerie cellulaire et optogénétique pour suivre la transformation d’une mémoire olfactive au fil du temps.
Sources consultées
- PLOS BiologyPositive early-life olfactory memory is rooted in the olfactory bulb and triggers large-scale changes beyond the olfactory system
- Centre de recherche en neurosciences de LyonNEUROPOP, Neurobiologie et Plasticité de la Perception Olfactive
- Université Claude Bernard Lyon 1Le mystère de la « madeleine de Proust » enfin expliqué par les neurosciences