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Dans les TCL, la sécurité se joue aussi dans les angles morts

Depuis dix ans, les marches exploratoires des TCL font remonter ce que les chiffres de sécurité voient mal: attente, éclairage, visibilité et trajets du soir.

Quai TCL éclairé le soir

À Laurent Bonnevay et à Gare de Vaise, SYTRAL Mobilités dit avoir renforcé l’éclairage de parcs-relais après des diagnostics de terrain. Ce n’est pas spectaculaire. C’est précisément le genre de détail que les marches exploratoires cherchent à faire remonter: un endroit où l’on voit mal, un escalier qui inquiète, un arrêt où l’attente paraît longue quand on rentre seule.

Depuis dix ans, ces marches font entrer l’expérience des usagères dans la façon de regarder le réseau TCL. Le principe est simple: des ambassadrices volontaires parcourent des lignes, des stations, des arrêts ou leurs abords, puis signalent ce qui rend un trajet moins confortable ou moins sûr. L’idée est de partir du quai, du couloir ou de la sortie de station plutôt que d’un plan général de sécurité.

Le réseau lyonnais revendique un rôle pionnier: dès 2016, les TCL auraient été le premier réseau de transport urbain en France à expérimenter ces marches. Dix ans plus tard, SYTRAL rattache à ce travail plusieurs mesures devenues visibles pour les voyageurs. La descente à la demande existe depuis novembre 2019 sur les lignes de bus, tous les soirs à partir de 22h. Elle permet de descendre entre deux arrêts pour se rapprocher de sa destination. En 2025, 3 701 demandes ont été enregistrées, deux fois plus qu’en 2024.

Autre mesure concrète: les bus refuges. Depuis 2024, les bus du réseau TCL historique, ceux de l’agglomération de Villefranche-sur-Saône, les agences commerciales et les parcs-relais peuvent servir de lieux de mise à l’abri pour des personnes victimes ou témoins de harcèlement ou de violences. SYTRAL prévoit d’étendre ce dispositif à l’été 2026 à l’ensemble du réseau TCL unifié, notamment aux trajets interurbains issus des Cars du Rhône.

Ces réponses ne disent pas que le problème est réglé. Elles montrent surtout que la sécurité dans les transports ne se limite pas à la vidéosurveillance, aux agents ou aux chiffres d’incidents. Un réseau peut être peu dangereux dans les statistiques et rester désagréable, voire inquiétant, à certains moments. Ce que repèrent les marches exploratoires tient souvent à cela: la visibilité, la lumière, le temps d’attente, la possibilité de demander de l’aide, le chemin entre l’arrêt et la destination réelle.

Les chiffres nationaux rappellent pourquoi ce sujet dépasse le simple confort. En 2024, 3 400 victimes de violences sexuelles ont été recensées dans les transports en France, dont 91 % de femmes. Sur le réseau TCL, SYTRAL indique avoir enregistré en 2025 113 signalements liés à des situations de harcèlement sur ses supports numériques. Ces données restent partielles: beaucoup de situations ne donnent pas lieu à un signalement, mais modifient quand même les habitudes de déplacement.

La force des marches exploratoires est là. Elles documentent ce qui échappe souvent aux seules remontées d’incidents: un passage que l’on évite, une correspondance que l’on redoute, une sortie de station que l’on préfère ne pas prendre tard le soir. À Vaise, SYTRAL cite aussi une fresque de 60 mètres réalisée dans la gare routière pour modifier la perception d’un espace et affirmer la place des femmes dans l’espace public. L’effet d’une fresque est plus difficile à mesurer que celui d’une ampoule ajoutée, mais l’intention est la même: agir sur l’ambiance concrète d’un lieu.

La limite du dispositif tient justement à son évaluation. Dix ans d’existence appellent une question simple: quelles observations ont réellement produit quels changements, et comment les usagers les perçoivent-ils ensuite? Les chiffres montrent que l’organisation existe, avec près de 50 ambassadrices volontaires et des agents formés à la prise en charge des victimes. Ils ne prouvent pas encore, lieu par lieu, ce que les marches changent dans la vie quotidienne du réseau.

Les prochaines marches annoncées en 2026 donneront deux terrains intéressants à regarder. À La Doua, un format mixte associe des étudiants du campus de l’École nationale des travaux publics de l’État. À la gare routière de Gerland, une marche en groupe de femmes doit se tenir avec la Métropole de Lyon. Deux lieux de passage, d’attente et de correspondance, où les défauts d’un réseau se repèrent souvent dans les détails.

Les marches exploratoires ne remplacent ni les agents, ni les outils d’alerte, ni les procédures de signalement. Elles ajoutent une chose plus modeste, mais utile: la possibilité de regarder le réseau depuis celles qui l’empruntent, l’attendent et le traversent. Pour beaucoup d’usagers, le trajet ne s’arrête pas à la porte du bus. Il continue dans le parking relais, sous la lumière d’un arrêt, ou sur les derniers mètres à pied. C’est souvent là que les marches ont quelque chose à voir.