Dans le Rhône, la bataille pour l’accès aux soins passe aussi par les murs. L’Agence régionale de santé a ouvert jusqu’au 12 juin un guichet d’aide pour agrandir, rénover ou aménager des maisons de santé déjà en place. L’argent peut financer du foncier, des travaux ou l’ingénierie du projet. Pas le mobilier, ni l’informatique. Les dossiers devront aussi être cofinancés, et les décisions ne tomberont qu’en novembre.
L’objectif n’est donc pas d’annoncer des maisons de santé de plus sur le papier. Il est de rendre des structures existantes assez solides pour accueillir un interne, un assistant médical ou un infirmier en pratique avancée. En Auvergne-Rhône-Alpes, la région vise 590 maisons de santé d’ici 2027, avec 1,7 million d’euros par an déjà fléchés en 2024 et 2025 pour ce volet immobilier.
Ce choix dit quelque chose de très concret sur la crise actuelle. Le problème n’est pas seulement de trouver un médecin. Il faut aussi lui donner un cadre de travail qui tienne: des pièces en plus, une organisation collective, un secrétariat, de la place pour déléguer une partie des tâches. L’Assurance maladie rappelle qu’un assistant médical permet en moyenne de suivre 10 % de patients supplémentaires. Sans locaux adaptés, ce gain reste théorique. Le débat sur les déserts médicaux parle souvent démographie. Il parle trop peu d’immobilier et d’organisation.
Dans le Rhône, cette tension n’oppose plus simplement villes et campagnes. Le nouveau zonage des médecins généralistes, entré en vigueur au 1er janvier 2026, intègre aussi les quartiers prioritaires de la politique de la ville, classés au minimum en zone d’action complémentaire, voire en zone d’intervention prioritaire quand la situation le justifie. À l’échelle régionale, 78 % des habitants vivent désormais dans une zone considérée comme sous-dotée. C’est énorme. Et cela confirme une réalité locale de plus en plus visible: le manque de soins de proximité ne se limite plus aux communes éloignées. Il gagne aussi des secteurs denses où l’offre existe encore sur les cartes, mais se grippe dans la pratique.
La carte rhodanienne le montre déjà. Fin janvier, 33 structures ont été labellisées « Maison France Santé » dans le Rhône, dont 22 dans la Métropole de Lyon. On en trouve à Bron, Vaulx-en-Velin, Rillieux-la-Pape, Villeurbanne, Oullins-Pierre-Bénite ou encore à Lyon-Mermoz. Le message est clair: l’exercice regroupé n’est plus une rustine pour territoires ruraux. Il devient aussi un outil urbain, utilisé là où la densité de population, la précarité, la rotation des médecins et la charge de soins finissent par produire une pénurie très concrète.
Villeurbanne résume bien le problème. La communauté professionnelle de santé créée sur la commune couvre 154 781 habitants. Elle s’est donné comme priorités la baisse du nombre de patients sans médecin traitant et l’amélioration des soins non programmés. Surtout, 18,8 % de la population y vit avec une maladie chronique prise en charge sur le long terme, contre 17,2 % en moyenne à l’échelle métropolitaine et régionale. Quand la part de ces patients monte, il ne suffit plus d’empiler des consultations. Il faut coordonner, suivre, relancer, dépister, faire circuler l’information entre professionnels. Le cabinet isolé encaisse mal ce choc. Les structures collectives, quand elles ont la place de fonctionner, tiennent mieux.
Le fond de l’affaire dépasse largement Lyon. La France vise 4 000 maisons de santé d’ici 2027. Elle y est poussée par une transformation plus profonde: en 2022, 13,8 millions de personnes, soit 20,1 % de la population, vivaient avec une affection de longue durée reconnue, c’est-à-dire une maladie chronique ou grave nécessitant un suivi prolongé. Le virage vers des équipes de soins plus coordonnées n’a donc rien d’un caprice administratif. C’est une adaptation à une population plus âgée, plus suivie, plus exigeante à prendre en charge dans la durée.
Il ne faut pas survendre cette aide. Elle ne fera pas apparaître des généralistes par magie. Elle ne réglera ni les départs à la retraite, ni l’inégale attractivité des territoires. Mais elle peut débloquer ce qui coince juste avant la rupture: une extension, un bureau de plus, un espace pour un assistant médical, un lieu assez robuste pour accueillir un stagiaire ou mieux organiser les soins. Dans le Rhône, ce n’est pas un détail de chantier. C’est parfois la condition minimale pour que l’offre de proximité reste debout.