Le “nouveau départ” du Lyon-Turin ne tient pas à une formule de préfecture. Ce qui a bougé, c’est que la Commission européenne a validé une décision d’exécution qui engage la France, l’Italie et l’Union européenne sur l’ensemble de la liaison, pas seulement sur le tunnel sous les Alpes. Et du côté français, SNCF Réseau présente désormais les accès comme un axe en études détaillées. Le sujet redevient donc lyonnais. Pas parce que le chantier serait soudain proche de l’arrivée, mais parce que la question n’est plus seulement de percer la montagne. Elle est de savoir comment on branche réellement ce projet sur le réseau français.
Pour le Rhône, le point dur est connu: le nœud ferroviaire lyonnais est saturé. Le raccordement de Saint-Fons doit permettre une liaison directe entre l’axe Marseille-Lyon, le nord de la France et les accès vers le Lyon-Turin, sans faire passer davantage de fret par le cœur de Lyon. C’est là que le dossier devient concret pour l’agglomération. Sans accès français robustes, le tunnel avancera, mais Lyon restera le bouchon. Et ce chantier ne changera rien, à court terme, à la vie quotidienne des voyageurs si le réseau local continue de coincer aux mêmes endroits.
Le sujet touche aussi à quelque chose de très matériel: où passe la marchandise, et avec quelles nuisances. À Vénissieux-Saint-Priest, la plus grande plateforme rail-route de la région charge déjà plus de 140 000 conteneurs par an. Son réaménagement doit augmenter sa capacité de 40 %. La Métropole rappelle qu’un train de marchandises représente l’équivalent de 40 poids lourds et que le site doit passer de sept à dix trains aller-retour par jour. C’est cela, le vrai contenu local du Lyon-Turin: moins de camions sur certains axes, peut-être, mais à condition d’avoir des terminaux, des voies, des créneaux ferroviaires, et du foncier logistique dans une agglomération où tout le monde se dispute déjà l’espace.
Il faut donc lire le dossier sans naïveté et sans cynisme. Oui, le chantier transfrontalier est réel: le tunnel de base de 57,5 kilomètres est en construction et plus de 47 kilomètres de galeries ont déjà été excavés. Mais l’enjeu dépasse de loin l’ouvrage lui-même. Chaque année, plus de 3 millions de poids lourds franchissent la frontière entre la France et l’Italie. Dans le même temps, la France dit vouloir faire passer la part du fret ferroviaire de 9 % à 18 % d’ici 2030. Le Lyon-Turin n’est donc ni une lubie de prestige ni une solution miracle. Pour Lyon, c’est un test très concret: soit l’agglomération se donne enfin les moyens ferroviaires, logistiques et fonciers d’absorber ce basculement, soit elle regardera passer un grand projet européen sans en tirer l’effet promis.