Dans la salle Colbert du Château de Sceaux, Alexandre a soif, mais refuse de boire avant ses soldats. La scène vient d’un grand tableau attribué à Jean-Baptiste Corneille, installé depuis mars pour un an dans le parcours permanent du domaine départemental. Son intérêt tient aussi à son voisinage: pour quelques mois, il dialogue avec un autre Alexandre, avant de rejoindre plus tard Saint-Cloud et le futur musée du Grand Siècle.
C’est une petite scène de musée, mais elle dit bien ce qui se passe à Sceaux. Le Grand Siècle n’attend pas son bâtiment définitif pour prendre corps. Il avance par les œuvres: celles que l’on accroche, celles que l’on donne, celles que l’on prête, celles que l’on explique à des visiteurs qui ne sont pas forcément venus chercher une leçon d’histoire de l’art.
Depuis 2021, le Petit Château de Sceaux joue ce rôle provisoire: donner une adresse au musée avant son installation dans l’ancienne caserne Sully, à Saint-Cloud, annoncée pour 2027. L’entrée y est gratuite. Le parcours présente une partie de la donation Pierre Rosenberg et des acquisitions du Département, avec des peintures, des dessins, des livres, des objets et des thèmes assez larges pour parler autant de pouvoir que d’art de vivre, de sciences, de foi ou de société.
On n’y visite pas seulement la promesse d’un futur équipement culturel. On voit déjà un musée à l’essai, dans une forme plus légère, plus proche, plus facile à approcher. Pour les familles, les scolaires ou les habitants du sud des Hauts-de-Seine, le Grand Siècle n’est pas encore un grand bâtiment à Saint-Cloud. C’est d’abord une porte ouverte à Sceaux, dans un domaine déjà connu.
La programmation du printemps prolonge cette idée. La Nuit européenne des musées, annoncée au Petit Château le 23 mai, mêle parcours, musique et danse. Les lectures des correspondances de Madame de Sévigné et les rendez-vous autour de la musique française du XVIIe siècle font entrer l’époque par la voix, le rythme, le corps. Ce n’est pas accessoire. Pour un musée consacré à une période qui peut sembler lointaine, la médiation n’est pas un supplément: c’est ce qui rend la collection approchable.
Pendant que certaines œuvres arrivent à Sceaux, d’autres quittent déjà les réserves. Des animaux de verre de Murano issus de la donation Rosenberg sont prêtés à des expositions, notamment au mudac de Lausanne et au musée du verre François Décorchemont, dans l’Eure. Le mouvement est discret: une collection publique ne rayonne pas seulement lorsqu’elle reste alignée dans ses vitrines. Elle existe aussi par les conversations qu’elle ouvre avec d’autres musées.
Le don récent du Castella et Praetoria Nobilium Brabantiae, ouvrage illustré de Jacques Le Roy publié en 1696, ajoute une autre pièce à cette construction. À première vue, c’est un livre ancien sur des châteaux, abbayes et villes du Brabant. Pour le musée, c’est aussi une manière d’élargir le regard: le XVIIe siècle n’est pas seulement Versailles, la cour et les grands noms familiers. C’est une géographie politique, européenne, faite de territoires disputés, d’images de pouvoir et de savoirs imprimés.
Le nom de Pierre Rosenberg reste le socle du projet. Sa donation rassemble peintures, dessins, livres et objets, et la publication de son catalogue raisonné de Nicolas Poussin rappelle que le futur musée veut tenir ensemble deux exigences: parler à un public large sans abandonner le travail savant. Pour une institution départementale, l’équilibre est là. Trop spécialisée, elle intimide. Trop événementielle, elle perd sa singularité.
Après un printemps culturel déjà dense dans les Hauts-de-Seine, que nous évoquions récemment à propos du 92 culturel en réseau, le musée du Grand Siècle montre une autre manière de s’installer dans le paysage. Moins par l’annonce que par l’usage. Un tableau trouve une place provisoire. Un livre entre dans les collections. Des objets partent en prêt. Des visiteurs viennent écouter, regarder, comprendre un peu mieux.
Saint-Cloud donnera au musée son adresse principale. À Sceaux, il est déjà en train de trouver ses visiteurs.