
En 1609, Bordeaux envoie deux magistrats enquêter au Pays basque sur des accusations de sorcellerie. Plus de quatre siècles plus tard, le Musée d’Aquitaine revient sur cet épisode pour raconter moins l’histoire des sorcières que celle de la manière dont une société a fabriqué cette figure.
L’exposition « Tremblez, tremblez ! Les sorcières sont parmi nous », ouverte le 16 octobre, prend pour point de départ la commission confiée par Henri IV à Pierre de Lancre et Jean d’Espagnet. Les deux magistrats, membres du Parlement de Bordeaux, sont chargés d’enquêter dans le Labourd, région du Pays basque alors rattachée au ressort bordelais. Les récits qu’ils publient ensuite contribuent à fixer durablement l’image d’un sabbat de sorcières, mêlant croyances populaires, démonologie et peur judiciaire.
C’est cette mécanique que le musée met en lumière. Dans les salles du cours Pasteur, l’exposition montre comment une accusation pouvait transformer des pratiques ordinaires, des connaissances sur les plantes ou des comportements jugés suspects en preuves d’une prétendue alliance avec le diable. La sorcière n’est pas seulement un personnage de légende : elle est aussi le produit d’un regard politique, religieux et judiciaire porté sur certaines populations, notamment des femmes.
Bordeaux conserve encore les traces matérielles de cette histoire. Le Musée d’Aquitaine présente notamment des objets liés à Pierre de Lancre, dont ses armes, ainsi qu’une gravure du début du XVIIe siècle représentant le sabbat. Ces pièces racontent un moment où l’écriture d’un magistrat a participé à construire un imaginaire qui allait largement dépasser les frontières du Sud-Ouest.
Mais l’exposition ne s’arrête pas aux procès. Elle suit la transformation de la sorcière : figure de peur dans l’Europe moderne, personnage romantique au XIXe siècle, puis symbole repris par des artistes et des mouvements féministes au XXe siècle. Plus de 250 œuvres et objets venus de différentes collections retracent ces changements, des représentations anciennes aux créations contemporaines.
Le parcours évoque aussi des pratiques populaires du Sud-Ouest : usages médicinaux des plantes, croyances rurales et récits transmis au fil des générations. La figure de la sorcière apparaît alors moins comme une survivance du passé que comme un miroir des époques qui la regardent.
L’intérêt bordelais de l’exposition tient dans ce renversement. La ville n’est pas seulement un lieu où l’on raconte une histoire nationale de la sorcellerie. Elle est aussi l’un des endroits où cette histoire s’est écrite, par les décisions d’une institution judiciaire et par les textes d’un magistrat dont l’influence continue de se faire sentir dans notre imaginaire.
Le soir de l’ouverture, le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux prolongera cette réinterprétation avec un Bal des Sorcières au musée. Dans le même lieu où sont conservées les traces d’une ancienne chasse aux sorcières, la figure autrefois poursuivie devient matière artistique et festive.