
Le CHU et l’Université de Bordeaux viennent de publier les résultats d’une expérience clinique assez inhabituelle : demander à des personnes âgées d’arrêter, par tirage au sort, un médicament qu’elles prenaient parfois depuis des années. Avec SAGA, 1 160 patients de 75 ans ou plus ont été recrutés dans 297 cabinets de médecine générale partout en France, puis répartis entre poursuite et arrêt de leur statine.
Tous avaient un point commun essentiel : aucun antécédent d’événement cardiovasculaire. Leur statine servait à éviter un premier infarctus ou AVC, ce que les médecins appellent la prévention primaire. Après un événement cardiovasculaire, l’intérêt de ces médicaments est bien établi. Chez les plus de 75 ans qui n’en ont jamais eu, les données sont beaucoup moins solides.
C’est précisément cette lacune que l’équipe bordelaise a voulu combler. Une vaste étude française menée en 2019 sur plus de 120 000 personnes avait associé l’arrêt des statines à une hausse de 33 % des hospitalisations cardiovasculaires. Mais une cohorte de ce type ne peut exclure que les patients qui arrêtent leur traitement soient différents de ceux qui le poursuivent. SAGA apporte une comparaison randomisée.
Après trois ans, 7,9 % des participants ayant poursuivi leur statine étaient décédés, contre 7,2 % dans le groupe où elle avait été arrêtée. Les auteurs concluent que l’arrêt satisfait le critère de non-infériorité prévu pour la mortalité toutes causes. Ils n’ont pas non plus observé de différence statistiquement significative sur les événements cardiovasculaires majeurs ou les effets indésirables graves.
Le résultat est utile, mais moins définitif que ces pourcentages pourraient le laisser croire. Le protocole avait été calculé pour recruter 2 430 personnes et anticipait 15 % de décès en trois ans. SAGA n’en a inclus que 1 160 et la mortalité observée a atteint environ la moitié de celle anticipée. Deux cardiologues indépendants ayant commenté la publication estiment que cette perte de puissance empêche notamment d’écarter avec précision une différence sur les infarctus ou sur la mortalité. L’arrêt n’a par ailleurs apporté aucune amélioration mesurable de la qualité de vie, l’un des bénéfices espérés d’une déprescription.
SAGA ne fournit donc pas une consigne générale d’abandonner les statines après 75 ans. Il ajoute une donnée randomisée à une décision qui se prenait jusque-là avec peu d’essais directement adaptés à cette population. Et son champ reste étroit : les résultats ne concernent pas les personnes ayant déjà subi un infarctus, un AVC ou une autre maladie cardiovasculaire.
À Bordeaux, l’innovation est aussi dans la manière de produire cette preuve. Fabrice Bonnet, à l’hôpital Saint-André, et Jean-Philippe Joseph, au département de médecine générale de l’Université de Bordeaux, ont transformé près de 300 cabinets de ville en réseau d’essai clinique pour tester une question simple : quand peut-on arrêter un traitement ancien ?
Porté par le CHU de Bordeaux et programmé à partir du 1er septembre 2026, SAGA Long terme doit exploiter les données du système national de santé pour suivre jusqu’à six ans la mortalité et les événements cardiovasculaires des mêmes participants.
Sources consultées
- The Lancet Healthy LongevityDiscontinuation of statins for primary prevention of atherosclerotic cardiovascular disease in adults aged 75 years or older (SAGA/SITE): a multicentre, open-label, pragmatic, non-inferiority randomised trial
- CHU de BordeauxEssai SAGA : chez les patients de 75 ans et plus, sans antécédent d’évènement cardiovasculaire, l'arrêt des statines n’est pas associé à une augmentation de la mortalité à 3 ans
- TrialsDiscontinuing statins or not in the elderly? Study protocol for a randomized controlled trial
- Science Media Centre EspañaUn estudio afirma que suspender el tratamiento con estatinas en mayores de 75 años sin antecedentes de cardiopatía ni ictus no aumenta el riesgo de muerte
- Plateforme des données de santéMortalité et incidence des évènements cardiovasculaires à 6 ans dans une population de personnes âgées de 75 ans et plus incluses dans l’essai randomisé SAGA