Article

À Bordeaux, le port travaille loin des cartes postales

L’escale du Tour de France maritime rappelle que l’économie portuaire girondine reste bien réelle, mais souvent hors du regard des habitants.

Illustration d’un port girondin

À la Cité du Vin, le 7 mai, le décor disait beaucoup de Bordeaux: la Garonne, Bacalan, les Bassins à flot tout proches, et cette ville qui sait si bien montrer son fleuve sans toujours montrer son port. C’est là que le Cluster Maritime Français a fait étape pour les 20 ans de son Tour de France maritime.

La question posée par cette escale tient en peu de mots: où se voit encore le maritime en Gironde?

Pas seulement sur les quais patrimoniaux, ni dans les paquebots qui remontent ponctuellement jusqu’au centre-ville. Le port de Bordeaux travaille surtout ailleurs, sur une ligne plus discrète qui passe par Bordeaux, Bassens, Ambès, Blaye, Pauillac, Parempuyre et Le Verdon. En 2025, il a traité 6,18 millions de tonnes de marchandises, en recul de 1,4 %, avec 1 706 mouvements de navires. À cette échelle, le port n’est ni Rotterdam ni Marseille-Fos. Mais il continue de faire circuler une part très concrète de l’économie girondine: céréales, bois, papier, produits énergétiques, matières premières pour la chimie, recyclage, conteneurs, croisière, réparation navale.

C’est peut-être ce qui le rend si peu lisible. À Bordeaux, le maritime ne sent pas toujours l’embrun. Il passe par des silos, des hangars, des voies ferrées, des terminaux, des ateliers, des zones industrielles et des terrains que l’on traverse rarement par hasard.

Les chiffres de l’Insee donnent une mesure de cette économie cachée. En 2022, le complexe industrialo-portuaire bordelais représentait environ 8 619 emplois salariés dans 232 établissements, pour 892 millions d’euros de richesse dégagée. Bassens concentrait à lui seul 3 605 emplois portuaires, soit 42 % du total. Bordeaux en comptait 1 608, Bruges 970. Le port n’est donc pas seulement une affaire de quais: c’est une chaîne d’activités, de transport, de manutention, d’industrie, de services aux entreprises et de foncier productif.

Après la nomination d’Ivan Martin à la tête du Grand Port Maritime de Bordeaux, l’escale du Cluster Maritime Français déplace la question. Moins “qui pilote le port?” que “que veut-on encore faire de cet outil?”

Les sujets mis sur la table indiquent où se joue désormais une partie de la réponse: électrifier les quais, réduire les émissions, tester du biométhane ou de l’hydrogène, remettre du fret sur le fleuve, accompagner des startups liées aux usages maritimes et portuaires. À Bacalan, Bordeaux Technoports, créé par le Grand Port Maritime de Bordeaux et Bordeaux Technowest, essaie justement de raccrocher le port à ces nouveaux usages: décarbonation, refit et rétrofit de navires, jumeaux numériques du fleuve, écologie industrielle, gestion des milieux portuaires.

Rien de cela ne gomme les contraintes. Les trafics restent contrastés. La baisse de certains volumes énergétiques fossiles oblige à trouver d’autres équilibres. L’estuaire impose ses réalités nautiques. La ville avance autour des anciens espaces portuaires, les logements et les bureaux se rapprochent, et l’activité productive doit encore défendre sa place dans une métropole qui aime davantage montrer ses façades que ses zones de travail.

Mais c’est justement pour cela que cette escale a un intérêt local. Elle rappelle que Bordeaux n’a pas seulement un passé maritime. Elle a encore un port, des métiers, des flux, des entreprises et des choix industriels devant elle. Le port n’a pas disparu. Il s’est surtout éloigné du regard. Reste à le rendre à nouveau visible, sans le réduire au décor des quais.