Avant de répondre à un marché, de choisir un sous-traitant ou de s’associer à un partenaire déjà cité dans une controverse, une entreprise peut d’abord avoir besoin d’une chose très concrète: savoir ce qui est déjà public, mais éparpillé. Un registre, un site institutionnel, un article, un appel d’offres, une publication en ligne, parfois un signal faible que personne n’a encore rapproché du reste.
C’est le terrain de l’OSINT, pour Open Source Intelligence: l’analyse d’informations issues de sources ouvertes. Le mot garde un parfum de renseignement, de cybersécurité et d’affaires sensibles. À Bordeaux, Thucya veut l’amener vers un usage plus ordinaire: aider des organisations à collecter, trier et contextualiser ces informations avant une décision.
La start-up, accompagnée par Bordeaux Technowest, développe une plateforme capable d’absorber de grandes quantités d’informations ouvertes pour les rendre exploitables. L’équipe revendique une expérience issue du monde militaire, et Thucya a intégré un appel à projets de Bordeaux Technowest lié à l’aéronautique, au spatial et à la défense. Mais l’intérêt du sujet dépasse ce premier décor. L’OSINT devient surtout utile quand il quitte l’imaginaire du renseignement pour rejoindre les besoins quotidiens de veille, de conformité, de réputation ou de gestion des risques.
Pour une PME, une collectivité ou un acteur exposé à des marchés complexes, le problème n’est plus seulement de trouver de l’information. Il y en a trop. Elle circule vite, change de contexte, se contredit, se périme. La valeur se déplace donc vers une compétence plus discrète: savoir quoi regarder, dans quel ordre, avec quelle prudence.
C’est aussi là que l’intelligence artificielle peut avoir une utilité réelle, à condition de ne pas être vendue comme une baguette magique. Elle peut accélérer la collecte, rapprocher des sources, faire apparaître des motifs, produire une première synthèse. Elle ne remplace pas la vérification. Une source fragile reste fragile, même bien présentée. Un signal mal interprété peut faire perdre du temps, créer une fausse alerte ou donner une assurance trompeuse.
La limite juridique et éthique n’est pas secondaire. La CNIL rappelle que le recoupement d’informations disponibles en ligne peut révéler des éléments de vie privée, et que l’accès public à une donnée ne suffit pas à autoriser n’importe quel usage. La veille utile se joue donc dans la proportion: collecter ce qui sert un objectif clair, éviter l’intrusion, garder une trace des sources, et ne pas confondre information ouverte avec surveillance sans frein.
C’est ce qui rend le cas Thucya intéressant pour la Gironde. Il ne s’agit pas seulement d’une start-up de plus dans l’écosystème bordelais. C’est un exemple de ces métiers intermédiaires qui apparaissent entre donnée, intelligence artificielle et décision humaine. Moins visibles qu’une application grand public, mais souvent plus proches des vrais besoins des entreprises: comprendre avant de signer, vérifier avant d’alerter, décider avant de s’exposer.