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À Bordeaux, le champignon tente sa chance face au cuir

Incubée à Bordeaux Technowest, Ymago développe une matière à base de mycélium pour remplacer certains usages du cuir bovin.

Matière souple inspirée du mycélium

Une alternative au cuir commence par une chose très simple: un morceau de matière que l’on plie, que l’on coupe, que l’on coud, puis que l’on regarde vieillir. C’est à cette épreuve qu’Ymago veut soumettre son matériau à base de mycélium, la partie filamenteuse des champignons.

La jeune entreprise bordelaise, incubée par Bordeaux Technowest et hébergée depuis 2023 à l’ENSTBB-Bordeaux INP, développe un substitut au cuir bovin destiné d’abord à la maroquinerie. Elle le présente comme une matière 100 % biosourcée, sans plastique, imperméable, issue d’un procédé breveté d’auto-tannage. Le vocabulaire est séduisant, mais le marché demandera autre chose qu’un bon récit.

En France, le mot « cuir » est réservé aux matières obtenues à partir de peau animale transformée. Ymago ne fabrique donc pas du cuir de champignon au sens réglementaire. Elle cherche plutôt à produire une matière capable d’occuper certains usages du cuir, sans passer par l’animal ni par un simili issu de résines plastiques. La nuance est utile, parce qu’elle ramène le sujet au bon endroit: non pas l’image verte d’un champignon miracle, mais la performance réelle d’un matériau.

Pour une marque, un artisan ou un designer, la question n’est pas seulement de savoir si la matière est biosourcée. Il faut qu’elle ait un toucher, une tenue, une régularité. Qu’elle accepte la coupe, la couture, les traitements de surface. Qu’elle résiste à l’eau, aux frottements, au temps. Qu’elle arrive au bon prix et en quantité suffisante. C’est souvent là que les biomatériaux se vérifient: l’échantillon attire l’œil; la série pilote révèle les limites.

Ymago semble justement entrer dans cette phase. Bordeaux Technowest indique que l’entreprise clôture une levée d’amorçage proche de 300 000 euros et prépare une étape pilote en Nouvelle-Aquitaine. Ce n’est pas encore l’industrialisation. C’est l’entre-deux décisif, celui où une matière quitte la démonstration pour rencontrer les contraintes des ateliers et des premiers clients.

La région offre un terrain logique pour ce test. Invest in Nouvelle-Aquitaine recense plus de 500 entreprises et près de 4 000 salariés dans le cuir, ainsi qu’une production annuelle de 11 millions de paires de chaussures, soit près de la moitié de la production française. Dans un tel environnement, Ymago ne promet pas de remplacer toute une filière. Son intérêt est plus précis: tester si une matière née du vivant peut trouver une place crédible dans la mode, la maroquinerie, le design ou certains accessoires.

La prudence reste nécessaire. Les alternatives au cuir à base de mycélium ont déjà suscité beaucoup d’espoirs. Mylo, développé par Bolt Threads, avait attiré des noms très visibles de la mode et du sport avant que sa production ne soit mise en pause. La leçon est assez nette: même avec de bonnes histoires, de beaux prototypes et des marques curieuses, le passage à l’échelle peut casser l’élan.

Le cas Ymago est intéressant pour Bordeaux à cet endroit précis. La start-up ne vaut pas seulement comme portrait d’innovation durable. Elle montre le moment où une promesse écologique doit devenir une matière fiable, achetable et utilisable. La suite ne se jouera pas dans les slogans. Elle se jouera dans les coutures, les tests, les commandes et la première série vraiment produite.