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À Alizay, le CO₂ d’une chaudière pourrait devenir du kérosène. Le défi est électrique

Une canalisation relierait Alizay à une usine de kérosène synthétique près de Rouen. Le projet DEZiR nécessiterait environ 2,9 TWh d’électricité par an.

Illustration - Chaudière et canalisation de CO₂

À Alizay, dans l’Eure, une chaudière biomasse fournit de la vapeur à la papeterie VPK. Le CO₂ de ses fumées pourrait alimenter une tout autre industrie : l’aviation. Le 8 octobre, l’Agglo Seine-Eure a adopté un avis sur la canalisation qui transporterait ce gaz vers une usine de carburant de synthèse près de Rouen.

Le tuyau, long d’environ 17 kilomètres, traverserait notamment Alizay et Igoville avant de rejoindre Petit-Couronne, en Seine-Maritime. Il constitue un maillon essentiel du projet DEZiR, porté par l’entreprise française Verso Energy. Le carbone est disponible sur place, mais sa transformation en kérosène exigerait une quantité considérable d’électricité.

L’objectif est de récupérer plus de 330 000 tonnes de CO₂ par an, actuellement rejetées dans l’atmosphère, pour fabriquer jusqu’à 81 000 tonnes de kérosène synthétique. La mise en service est envisagée pour 2030.

Une cheminée, de l’eau et beaucoup d’électricité

Le principe consiste à récupérer le carbone des fumées industrielles, puis à le combiner avec de l’hydrogène obtenu en séparant les molécules d’eau grâce à l’électricité. Le mélange permet de fabriquer du méthanol, ensuite transformé en carburant utilisable par les avions.

Cette chaîne industrielle exploiterait une particularité locale. Alizay possède déjà sa chaudière biomasse, qui alimente une usine de papier recyclé. Petit-Couronne dispose de terrains industriels adaptés. Et le réseau d’oléoducs Le Havre-Paris, exploité par Trapil, dessert déjà les aéroports de Roissy et d’Orly.

Le carbone serait donc capté dans l’Eure, transformé en carburant en Seine-Maritime, puis potentiellement acheminé vers les avions par des infrastructures existantes.

Mais fabriquer du kérosène avec du CO₂ demande énormément plus que du CO₂.

Selon les hypothèses publiées en juin 2025 par Verso Energy et RTE, il faudrait en moyenne 2,8 MWh d’électricité pour obtenir des hydrocarbures de synthèse contenant 1 MWh d’énergie.

Le bilan prévoit une consommation annuelle d’environ 2,9 térawattheures, sur la base d’une puissance de fonctionnement de 350 mégawatts pendant 8 300 heures. Près de 90 % de cette électricité servirait à fabriquer l’hydrogène par électrolyse.

Pour transformer le carbone disponible à Alizay, il faudra donc fournir cette électricité à un prix compatible avec la production du carburant et avec une empreinte carbone suffisamment faible.

Recycler le carbone, pas le faire disparaître

L’intérêt climatique repose sur l’origine du CO₂. Celui d’Alizay provient de la combustion de biomasse : c’est du carbone d’origine biologique, contrairement au carbone fossile extrait du sous-sol.

En le récupérant pour produire du kérosène, on pourrait remplacer une partie du pétrole actuellement consommé par les avions.

Mais le carbone capté n’est pas éliminé. Il sera de nouveau émis lorsque les avions brûleront le carburant. Le bénéfice climatique dépend donc de la substitution effective au kérosène fossile, de l’origine de l’électricité et du bilan environnemental de l’ensemble de la chaîne.

Verso Energy envisage de s’approvisionner notamment auprès de producteurs d’énergies renouvelables par des contrats de long terme. La disponibilité de cette électricité et son coût seront déterminants pour la viabilité du projet.

En 2030, les carburants synthétiques deviennent obligatoires

DEZiR représente un investissement annoncé de 1,3 milliard d’euros. En mars 2026, le projet a obtenu une convention de soutien du fonds européen Innovation Fund. Mais la décision finale d’investissement reste à prendre.

Le calendrier correspond à une obligation européenne : à partir de 2030, les fournisseurs de carburant aérien devront incorporer une part de carburants synthétiques dans les aéroports concernés. Cette réglementation crée une demande pour des produits aujourd’hui beaucoup plus coûteux à fabriquer que le kérosène fossile.

Pour l’Eure, la prochaine étape se joue au sol. Le 8 octobre, l’Agglo Seine-Eure a adopté son avis avec trois voix contre et une abstention. Certains élus ont soulevé des questions sur les conséquences environnementales et les éventuelles dépenses publiques.

Cet avis n’autorise pas encore la construction. Une enquête publique devra examiner le projet et les servitudes de passage. À Alizay et Igoville, il faudra notamment déterminer sur quels terrains passera cette conduite enterrée, destinée à relier la chaudière euroise à la future usine de kérosène.

Sources consultées
  1. Agglo Seine-EureLes élus dessinent le territoire
  2. Verso Energy et RTEEnseignements et engagements des maîtres d’ouvrage à la suite de la concertation préalable
  3. Verso Energy et TrapilVERSO ENERGY et TRAPIL renforcent leur partenariat pour développer l’infrastructure CO₂ du projet DEZiR
  4. Verso EnergyVERSO ENERGY et la Commission Européenne signent la convention de soutien Innovation Fund du projet DEZiR
  5. Commission européenneReFuelEU aviation