
À Gisors, une ancienne chapelle de léproserie abrite une foule de créatures rouges, bleues et noires. Des corps déformés, des silhouettes d’enfants et de vieillards semblent s’agiter sous la charpente. C’est le Jugement dernier du peintre Dado, réalisé entre 1998 et 2010. Dimanche 18 octobre, ce lieu rarement accessible ouvrira gratuitement ses portes.
La chapelle Saint-Luc se trouve à l’ouest de Gisors, après le cimetière communal, au bord de la route de Rouen. Derrière ses murs de calcaire et ses colombages se cache une histoire qui avait fasciné Dado bien avant qu’il n’y pose ses pinceaux.
En 1210, Jean de Gisors fonde ici une léproserie, à l’écart de la ville, et lui donne des terres pour permettre aux malades de vivre. Une chapelle déjà existante est rattachée à l’établissement. Elle porte le nom de saint Luc, patron des médecins, mais aussi des peintres.
Dado, de son vrai nom Miodrag Djuric, était un peintre monténégrin installé en 1960 au moulin d’Hérouval, près de Gisors. Dans un entretien avec sa fille Amarante, publié en 2002, il raconte connaître la chapelle depuis quarante ans. Il avait remarqué son porche, mais aussi les traces laissées par les sans-abri qui y trouvaient refuge lorsque le bâtiment tombait en ruine.
« Elle n’a jamais perdu sa véritable vocation », disait-il. Le peintre se demandait lui-même s’il appartenait à cette « illustre confrérie » des marginaux. Il en aurait été fier.
Lorsque la chapelle est restaurée dans les années 1990, Dado propose d’y peindre un Jugement dernier. Il parlera d’une « commande autoproclamée », menée avec des accords essentiellement verbaux.
Son œuvre n’a rien d’une fresque religieuse conventionnelle. Les personnages se chevauchent, se tordent, paraissent flotter ou tomber. Dado les voulait frémissants, comme s’ils pouvaient encore bouger après son départ. Il imaginait leur poids, celui d’un enfant ou d’un vieillard, et reconnaissait qu’ils racontaient tous quelque chose sans qu’il sache toujours quoi.
Les murs eux-mêmes participent à cette étrange population. Le peintre utilise leurs aspérités, leurs trous, leurs creux. Une irrégularité de la pierre devient une partie du corps. La lumière des fenêtres romanes, celle du Vexin qu’il appelait sa « lumière d’adoption », guide aussi ses couleurs.
L’ancienne vocation du lieu continuait de l’habiter. Dado avait même imaginé vendre du cidre et des estampes pour financer le creusement d’un puits dans un village de personnes atteintes de la lèpre à Madagascar.
La chapelle conserve aujourd’hui cette œuvre monumentale, dans un espace de seulement 110 m². Son ouverture du dimanche 18 octobre clôt le programme annoncé des Dimanches du patrimoine du Vexin Normand, organisé chaque mois depuis juin.
L’entrée est gratuite au 22, route de Rouen, à Gisors. La Ville annonce une ouverture de 10 h 30 à 12 h 30 et de 14 h 30 à 17 h 30.
Sous la vieille charpente, les personnages de Dado attendent les visiteurs, leurs corps mêlés aux creux et aux aspérités de la pierre.