
À Louviers, la Saint-Michel commence avant la Saint-Michel. Depuis lundi 28 septembre, les bus évitent déjà une partie du cœur de ville. Vendredi 2 octobre, les boulevards passeront aux exposants, le centre à la braderie et les places du Champ-de-Ville et de la République aux manèges. Pour sa 220e édition, la foire conserve un privilège assez rare : pendant quelques jours, la ville ordinaire lui cède de la place.
Ce pouvoir d’occupation ne date pas d’hier. Un dossier municipal consacré à l’édition 2017 rappelait que la Saint-Michel avait d’abord été une foire agricole, où s’échangeaient matériel et produits utiles aux cultures. Elle était devenue depuis une grande foire commerciale et foraine. Cette année-là, la Ville évaluait à 4,5 kilomètres la voirie occupée et à une centaine le nombre de forains. Le contenu change, mais le principe demeure : rues, places et circulation sont temporairement réaffectées à la foire.
L’un de ces changements de contenu est particulièrement savoureux. Le 3 octobre 1896, le Journal d’Évreux décrivait à la foire de Louviers un cinématographe Parnaland, alors appareil tout neuf. Le journal le présentait comme la première exhibition d’un cinématographe dans l’Eure. Parmi les scènes projetées figurait la sortie des ouvriers des ateliers de Paul Breton à Louviers : les visiteurs découvraient donc cette invention nouvelle en regardant aussi leur propre ville bouger sur l’écran. L’année suivante, un cinématographe était de nouveau présent au Champ-de-Ville parmi les baraques foraines, les tirs et un musée de cire.
Cent trente ans plus tard, le mélange reste reconnaissable. La foire-exposition retrouvera les boulevards, la braderie les rues du centre et la foire à tout les abords de la Halle aux Drapiers. À cela s’ajoutent cette année une ferme pédagogique place Thorel, des jeux sous la Halle et un concert gratuit dimanche après-midi. La fête foraine, elle, prolongera le rendez-vous jusqu’au 11 octobre.
Cette emprise a une conséquence immédiate : les trajets changent. Jusqu’au 5 octobre inclus, plusieurs lignes SEMO suppriment des arrêts du centre ou déplacent leur terminus vers Thorel et la Gare aux Musiques ; des circuits scolaires sont eux aussi déviés. Les habitants du périmètre fermé aux véhicules, les commerçants et les salariés concernés ont jusqu’au jeudi 1er octobre à 19 heures pour retirer un laissez-passer auprès de la mairie.
Vendredi, le cinématographe ne reviendra pas. Mais le geste urbain, lui, ressemble toujours à celui que connaissait Louviers à la fin du XIXe siècle : pendant quelques jours, les trajets habituels s’écartent et les rues changent de fonction. Là où passent normalement les bus et les voitures reviennent les étals, la foule et les manèges.