Dans l’Eure, le paysage n’est pas seulement une affaire de beaux points de vue. C’est aussi l’entrée de bourg qui s’étire, la haie qui borde encore un champ, la zone d’activité visible depuis la route, la vallée où l’on construit moins facilement, le plateau où l’horizon change dès qu’un bâtiment apparaît.
C’est ce paysage quotidien que la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de Normandie remet sur la table avec une deuxième série d’ateliers consacrés à l’actualisation de l’atlas des paysages de l’Eure. Cinq rendez-vous sont prévus les 2, 3 et 4 juin 2026, à Bernay, Corneville-sur-Risle, Cintray, Évreux et Étrépagny. Ils sont ouverts aux élus, agents des collectivités, entreprises, exploitants, habitants et associations, y compris à ceux qui n’ont pas participé à la première série.
Le sujet dépasse les cartes postales. Le document de travail distingue aujourd’hui 14 unités paysagères dans le département: pays d’Ouche, Lieuvin, Vexin normand, Roumois, vallées de la Risle, de l’Eure ou de la Seine, plateau du Neubourg, vallée urbanisée autour de Louviers. Ces découpages peuvent sembler techniques. Ils servent pourtant à nommer ce que chacun voit sans toujours le formuler: une commune n’a pas les mêmes choix à faire selon qu’elle borde une vallée, une forêt, une plaine agricole ou un axe routier déjà très aménagé.
L’atlas ne donne pas d’autorisation et n’interdit pas un projet. La DREAL le présente comme un outil de connaissance partagée, sans effet réglementaire direct. Mais il peut alimenter des documents d’urbanisme, des études d’impact ou des projets d’aménagement. En clair, il ne tranche pas à la place des élus ou des services de l’État, mais il apporte des cartes, des mots et des arguments au moment de décider.
Dans l’Eure, cela compte. Le département couvre environ 6 008 km², compte plus de 601 000 habitants et reste largement agricole et forestier: 65 % de surface agricole, 23 % de forêts. Ce n’est donc pas un décor immobile. C’est un territoire qui produit, loge, circule, protège, étend ses bourgs et accueille des activités.
Cette discussion arrive aussi dans un moment où l’espace se compte davantage. En Normandie, 22 459 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers ont été consommés entre 2011 et 2024. En 2023, l’Eure se situait près de la tendance régionale, avec une consommation d’environ 0,06 % de sa surface. Ces chiffres ne disent pas si tel lotissement, telle route ou telle zone économique est justifié. Ils rappellent seulement qu’une décision d’aménagement finit presque toujours par se voir.
Le paysage peut alors devenir un bon révélateur. Une haie, par exemple, n’est pas seulement une ligne verte sur une photo ancienne: les Chambres d’agriculture de Normandie rappellent qu’elle freine le vent, favorise l’infiltration de l’eau, stocke du carbone et protège les parcelles. Une entrée de bourg peut être plantée plutôt qu’abandonnée aux panneaux. Une vallée industrielle peut rester productive sans devenir illisible. Un plateau agricole peut accueillir des équipements sans effacer complètement ce qui le caractérise.
C’est là que les ateliers deviennent intéressants. Pas parce qu’ils promettent de régler les tensions entre logement, activité, agriculture, patrimoine et environnement. Mais parce qu’ils obligent à poser une question que les territoires repoussent souvent: quand l’Eure change, qu’est-ce qui doit encore se reconnaître au premier regard?