La convention santé, sécurité, justice annoncée le 27 avril dans l’Eure n’a d’intérêt que si elle devient un mode d’emploi. L’enjeu n’est pas la signature, mais ce qui se passe ensuite dans un cabinet médical, une pharmacie, un service d’urgence ou une gendarmerie lorsqu’un soignant est menacé, ou lorsqu’une victime de violences intrafamiliales commence à parler.
Le texte poursuit deux objectifs: mieux protéger les professionnels de santé et travailler avec eux pour mieux identifier et soutenir les victimes de violences intrafamiliales. Dans l’Eure, ces deux sujets se croisent plus qu’il n’y paraît. Le département connaît déjà une tension forte sur l’accès aux soins: depuis août 2024, l’accès aux urgences est régulé par un appel obligatoire au 15, et 79,5 % des habitants vivent dans une zone éligible aux aides à l’installation des médecins généralistes.
Protéger les soignants n’est donc pas seulement une affaire de sécurité au travail. C’est aussi une condition pour maintenir des lieux de soin accessibles. Au niveau national, l’Ordre des médecins a recensé 1 992 incidents déclarés en 2024, soit 26 % de plus qu’en 2023. Les généralistes restent les premiers touchés, mais les violences concernent aussi d’autres spécialités. Dans un territoire où chaque présence médicale compte, une agression, une menace ou une plainte mal accompagnée peut vite fragiliser l’exercice quotidien.
L’autre enjeu est le repérage. Une victime de violences conjugales ou familiales ne commence pas toujours par déposer plainte. Elle peut d’abord passer par un médecin, une sage-femme, une pharmacie, les urgences, un infirmier libéral. Parfois pour une blessure. Parfois pour un trouble du sommeil, une anxiété, une douleur, un récit qui alerte. La Haute Autorité de santé recommande déjà aux professionnels de santé d’aborder la question des violences conjugales en consultation, même sans signe évident, puis d’orienter les victimes vers les bons relais.
Dans l’Eure, le besoin est concret. En 2024, le département affichait 10,7 femmes victimes de violences conjugales enregistrées pour 1 000 habitantes de 15 à 64 ans, un taux légèrement supérieur à la moyenne nationale. En France, les forces de sécurité ont recensé environ 272 000 victimes de violences conjugales en 2024, dont 84 % de femmes. Les violences intrafamiliales hors couple progressent aussi: 90 000 victimes enregistrées en 2024, dont une majorité de mineurs au moment des faits.
Le département dispose déjà de points d’appui. Le 3919, le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles de l’Eure à Évreux, les urgences hospitalières, les associations d’aide aux victimes et les travailleurs sociaux font partie du paysage local. Le Conseil départemental indique aussi financer, avec l’État, cinq postes de travailleurs sociaux placés auprès des forces de l’ordre pour aider les victimes, mais aussi les auteurs, dans leurs démarches et le suivi social.
La convention devra maintenant prouver sa valeur sur des gestes simples: qui appeler, que signaler, comment protéger un professionnel menacé, comment orienter une victime sans la perdre entre plusieurs guichets, comment former les soignants sans leur demander de devenir policiers, magistrats ou travailleurs sociaux.
C’est là que la convention sera jugée. Une convention ne protège personne par elle-même. Mais si elle clarifie les réflexes, accélère les contacts et donne aux soignants un cadre sûr pour agir, elle peut combler un angle mort: ces moments où quelqu’un voit quelque chose, comprend qu’il y a danger, mais ne sait pas encore quoi faire.