Le château de Gaillon cherche des objets, mais surtout des traces. Jusqu’au 31 octobre 2026, l’Agglo Seine-Eure relance une campagne de dons et de dépôts à long terme pour nourrir le futur musée du site. Sont recherchés des pierres du château, photos anciennes, cartes postales, livres, courriers, souvenirs liés à l’ancienne prison, objets de guerre, boutons d’uniforme, valises, témoignages familiaux ou pièces associées aux archevêques de Rouen.
L’appel pourrait passer pour une simple collecte patrimoniale. Il dit pourtant quelque chose de plus intéressant: à Gaillon, le musée ne se construira pas seulement avec des œuvres choisies par des spécialistes, mais aussi avec ce que les habitants ont gardé chez eux. Un objet modeste peut compter s’il documente une époque, un usage, une famille, un passage.
Le château s’y prête. Gaillon est présenté par le ministère de la Culture comme le premier château Renaissance de France, transformé à partir de 1494 par le cardinal Georges d’Amboise. Mais son histoire ne s’arrête pas à cette image flatteuse. Après la Révolution, il est démantelé, vendu, utilisé comme carrière de pierre. En 1812, il devient prison. Il connaît aussi les occupations militaires, l’accueil de réfugiés, les usages administratifs, puis le rachat par l’État en 1975 alors que le site est très dégradé.
C’est là que la collecte devient utile. Si le futur musée se limite à raconter la Renaissance, il ne dira qu’une partie du château. Les objets de détenus, les archives de familles, les graffitis, les photos de visiteurs, les souvenirs de gardiens ou les documents liés aux réfugiés espagnols de 1939 peuvent faire entrer d’autres voix dans le récit. En 2023, l’Agglo rappelait que 400 réfugiés espagnols avaient été accueillis au château avant d’être transférés à la colonie des Douaires. Cette mémoire-là ne se restaure pas à la chaux. Elle se retrouve dans les papiers, les objets, les récits.
Le projet muséal avance dans un chantier plus vaste. La restauration lancée en 2024 représente 27,7 millions d’euros toutes taxes comprises sur deux ans. L’objectif est de rouvrir de nouveaux espaces au public: musée, restaurant, salles de réception, théâtre, conservatoire et auditorium. Selon Le Parisien, l’ouverture du musée est visée pour avril 2028. Le parcours devrait notamment aborder le château avant les archevêques, la Renaissance, l’ancienne prison, les jardins, la conservation du patrimoine et les guerres de 1870 à 1945.
Le musée ne part pas de rien. Environ 1 600 pierres et sculptures sont conservées, dont 126 pourraient être sélectionnées. Une première collecte aurait déjà permis de récupérer 14 objets en 2025. Les dons d’habitants ne remplaceront donc pas le travail scientifique, ils peuvent le compléter. C’est souvent ce qui manque aux monuments très connus: non pas les grandes dates, mais les preuves concrètes de la manière dont le lieu a été habité, utilisé, transformé, parfois subi.
La méthode a déjà fait ses preuves. La Grande Collecte 1914-1918, lancée en France et en Europe, a fait sortir des tiroirs des lettres, carnets, photographies, cartes postales et objets de soldats. Ces documents ne remplacent pas les archives publiques. Ils changent la texture du récit, avec des noms, des gestes et des détails que l’institution ne possède pas toujours.
Pour l’Eure, l’enjeu dépasse Gaillon. Le département reste fortement identifié à Giverny et à Monet. En 2025, la Normandie a compté 20,9 millions d’entrées dans ses sites de visite, et la Maison et les Jardins de Claude Monet ont atteint 920 000 entrées, deuxième site payant de la région derrière le Mont-Saint-Michel. Gaillon ne jouera pas dans la même catégorie. Tant mieux. Son intérêt est ailleurs: proposer un patrimoine moins saturé, plus social, plus architectural, plus directement relié aux habitants.
Reste à faire le tri sérieusement. L’Agglo précise que les objets proposés ne seront pas acceptés automatiquement. Leur origine et leur propriété devront être vérifiées, puis une convention signée avec le donateur ou le déposant. C’est une bonne chose. Un musée participatif ne doit pas devenir un débarras public. Il doit transformer des souvenirs privés en patrimoine commun, sans les abîmer ni les enjoliver.
À Gaillon, la collecte ouvre donc une vraie possibilité: construire un musée qui ne montre pas seulement le château de la Renaissance, mais aussi le château vécu, transformé, occupé, surveillé, traversé. Une partie de cette histoire est peut-être encore dans des boîtes, des albums ou des greniers.