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Dans l’Eure, la filière lin recrute, mais manque encore de compétences

Dans l’Eure, la filière lin recrute encore, surtout en production et maintenance, tandis que la formation et la transformation locale deviennent des enjeux industriels clés.

Champ de lin et atelier normand

Dans l’Eure, la filière lin recrute, mais manque encore de compétences

À Conches-en-Ouche, Terre de Lin cherche encore une douzaine d’agents de production, et les postes de maintenance restent les plus difficiles à pourvoir. Le sujet est là. Pas dans l’image d’Épinal du lin normand, mais dans une usine qui recrute, forme et cherche des profils qu’elle ne trouve pas assez vite. France Travail dit avoir accompagné 47 recrutements dans la filière depuis 2020 autour du pays de Conches, dont 11 sur la seule année 2025 pour trois entreprises.

Le problème dépasse largement un seul site. La Normandie représente 60 % de la production française de lin, et l’Eure arrive juste derrière la Seine-Maritime parmi les départements producteurs. À l’échelle européenne, la culture a atteint 185 849 hectares en 2024, dont 162 124 en France. La matière première est donc bien là. Le vrai enjeu commence ensuite, quand il faut la teiller, la filer, la transformer et faire tourner les ateliers avec des salariés formés.

C’est là que la filière rappelle une réalité simple. Une activité bien installée n’est pas forcément une activité facile à recruter. Chez Terre de Lin, les entreprises acceptent des profils très divers, puis forment en interne, parfois pendant plusieurs années, parce qu’on travaille une matière naturelle dont la qualité varie selon les récoltes et les parcelles. À cela s’ajoute un frein très concret dans l’Eure rural : la mobilité. Quand les sites sont à la campagne, le permis, la voiture et les temps de trajet deviennent vite un obstacle. Et ce n’est pas un détail dans un département où 53,1 % des projets d’embauche sont jugés difficiles en 2025, avec 55,2 % dans le bassin d’Évreux et 63,3 % dans celui de Pont-Audemer.

La réponse passe donc moins par les slogans que par des montages très pratiques. En 2025, la Région Normandie a ouvert dans l’Eure une formation de 15 places pour des agents de ligne de production du lin. Les besoins étaient affichés chez Depestele à Saussay-la-Campagne, à la Coopérative du Neubourg à Crosville-la-Vieille et chez Terre de Lin à Conches-en-Ouche, pour 5, 4 et 6 postes. Cela dit quelque chose d’important sur cette économie : on ne peut pas attendre que les candidats arrivent déjà prêts. Il faut les faire entrer, les former, puis réussir à les garder.

L’autre enjeu est plus stratégique encore. À Saint-Martin-du-Tilleul, la French Filature se présente comme la première filature de lin au mouillé en France, avec 35 collaborateurs, 18 machines et 250 tonnes produites par an. Ce n’est pas un détail industriel. Cela montre que le lin eurois ne se résume pas aux champs et aux coopératives. La bataille se joue aussi sur les maillons de transformation que le territoire parvient, ou non, à garder près de la production.

Au fond, le lin dit quelque chose de très actuel sur l’Eure. Le territoire a la ressource, les entreprises, et une place réelle dans une filière qui compte bien au-delà de la Normandie. Ce qui manque encore, ce n’est pas seulement des candidats. Ce sont des compétences, du temps pour transmettre les gestes, et des solutions assez concrètes pour relier les habitants aux sites qui recrutent. Pour l’Eure, l’enjeu n’est donc pas seulement de produire du lin. Il est de produire aussi davantage de valeur et d’emplois autour de lui.