Dans l’Eure, Allo Ortho ne raccourcit pas la file. Il essaie de mieux y entrer. Remis en avant le 10 avril par l’Agglo Seine-Eure, ce service gratuit propose d’abord de l’information en ligne, puis un questionnaire, puis, si la situation le justifie, un rappel par un orthophoniste régulateur. En Normandie, 16 régulateurs sont mobilisés. Si un bilan est nécessaire, la demande peut ensuite être orientée vers les professionnels les plus proches, avec une liste d’attente commune régionale pensée pour éviter que chacun reparte seul à la chasse au rendez-vous.
Le point important est ailleurs: Allo Ortho ne crée pas de nouveaux créneaux. La plateforme le dit clairement, elle ne permet pas d’obtenir un bilan plus vite. Son rôle est de trier, de conseiller, et d’éviter des demandes mal orientées qui prennent du temps à tout le monde. Dans le bilan dressé par l’Agence régionale de santé pour l’Eure, 12 % des appels des premiers mois n’aboutissaient pas à un bilan, 22 % débouchaient sur un bilan jugé urgent et 66 % sur un bilan sans urgence. Le gain possible est là: mettre un peu d’ordre avant le premier rendez-vous, pas faire disparaître la pénurie.
Si ce triage prend de la place, c’est parce que l’offre manque. L’Agence régionale de santé classe la Normandie parmi les régions métropolitaines les moins dotées, avec 29,1 orthophonistes salariés ou libéraux pour 100 000 habitants, contre 36,4 en moyenne nationale. La région a d’ailleurs revu son zonage début 2024 pour repérer les secteurs sous-dotés et orienter les aides à l’installation. Allo Ortho est donc une réponse d’organisation à une faiblesse structurelle. Pas un gadget numérique, pas une solution miracle. Une façon de mieux utiliser un temps professionnel devenu rare.
La pression sur l’orthophonie, elle, est massive. En 2019, près de 1,25 million de mineurs ont consulté au moins une fois un orthophoniste en France, soit près de 9 % des moins de 18 ans, pour plus de 21 millions de consultations dans l’année. Chez les 6-10 ans, les troubles du langage oral restent le premier motif de recours, devant le langage écrit. Chez les 11-17 ans, 57 % des prises en charge concernent d’abord le graphisme et le langage écrit, comme la dyslexie ou la dysorthographie. Mais l’orthophonie ne se résume pas aux difficultés scolaires: elle concerne aussi la voix, la déglutition, l’audition, certains troubles cognitifs et des suites de maladies neurologiques, à tous les âges de la vie.
Pour les habitants de l’Eure, la bonne lecture est donc simple. Allo Ortho peut éviter des semaines d’errance, pas régler à lui seul le manque d’orthophonistes. Le bon réflexe n’est plus seulement d’appeler partout. C’est d’abord de vérifier si l’orthophonie est bien le bon recours, puis de demander une régulation si nécessaire. Et dans le parcours classique, le bilan orthophonique reste prescrit par un médecin. L’ordonnance, elle, n’a pas de durée de validité. Ce que le dispositif change, au fond, c’est la lisibilité. Dans un département où chaque mauvaise orientation fait perdre du temps aux familles comme aux soignants, ce n’est déjà pas rien.