Dans l’est de l’Eure, les défaillances gagnent aussi les métiers du faire
Les annonces du 12 avril ne racontent pas un grand effondrement d’un seul bloc. Elles montrent autre chose, plus utile à lire: la casse touche aussi les petites entreprises qui usinent, posent, aménagent ou font vivre des lieux de travail. Au Val-d’Hazey, MEGA P, PME de mécanique industrielle créée en 1989 et encore classée entre 20 et 49 salariés en 2023, est entrée en redressement judiciaire. À Pont-de-l’Arche, L’Art 2 la Pose, créée en 2025 dans la menuiserie bois et PVC, a été placée en liquidation judiciaire, avec une cessation des paiements fixée au 31 janvier 2026. À Vernon, la coopérative La Manufacture des Capucins, tiers-lieu installé dans l’écoquartier Fieschi, a elle aussi basculé en liquidation: le tribunal évoque des recettes insuffisantes, des prévisions de trésorerie non tenues et un passif d’au moins 900 000 euros.
Ces dossiers n’appartiennent pas au même métier, mais ils occupent la même place dans l’économie locale. Ce sont des entreprises et des lieux qui ne font pas forcément la une, mais qui servent à produire, réparer, équiper, accueillir des projets et faire circuler du travail. Quand l’un décroche, l’effet ne s’arrête pas au dirigeant. Il remonte vite vers les fournisseurs, les sous-traitants, les clients, les chantiers en attente et parfois vers tout un petit écosystème local. C’est une part de l’économie qu’on regarde moins, précisément parce qu’elle semble ordinaire.
Dans l’Eure, ce tissu ordinaire compte beaucoup. Le département comptait 40 076 établissements économiquement actifs en 2022, dont 5 651 dans la construction et 3 104 dans l’industrie. En Normandie, 37 400 entreprises ont été créées en 2024, un record régional. Mais la construction faisait exception, et les défaillances ont bondi de 21,4 % dans la région sur l’année. Autrement dit, il y a toujours de l’initiative, du mouvement et des créations. Le problème n’est pas l’absence totale d’élan. Le problème est que, dans les métiers du faire, quelques devis retardés, un chantier qui glisse ou un carnet qui se vide se voient presque tout de suite en trésorerie.
Le contexte n’aide pas beaucoup. La Banque de France estime que la crise de la construction s’est prolongée en 2025. En Normandie, l’activité du secteur a reculé de 0,7 %, les effectifs de 0,5 % et l’investissement de 16 %. Dans l’industrie, le chiffre d’affaires a aussi reculé, sur fond de demande jugée insuffisante et d’incertitude économique. À l’échelle nationale, les défaillances atteignaient 69 392 sur douze mois à fin février 2026. Et dans le détail, Altares relève une hausse de 68 % des défauts dans la mécanique industrielle en 2025. Il y a quand même une ouverture. Les dirigeants interrogés par la Banque de France anticipent pour 2026 une petite reprise en Normandie, avec +1,1 % attendu dans la construction et +1,9 % dans l’industrie. Reste une question, dans l’est de l’Eure: combien de petites entreprises tiendront jusque-là.