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Dans l’Eure, transmettre une ferme suppose désormais de payer le temps du passage

Le parrainage agricole rémunéré vise un point faible de la relève dans l’Eure: les mois de transition entre projet d’installation et reprise effective.

Illustration - reprise agricole en campagne

Le marché lancé par la Région Normandie autour du parrainage agricole rémunéré vise un moment très précis, et très fragile, de l’installation. Pas le début du projet, pas la signature finale, mais l’entre-deux. En Normandie, le dispositif permet à un futur installé de passer de 3 à 12 mois sur l’exploitation qu’il veut reprendre ou rejoindre, avec une rémunération régionale, une couverture maladie et accident du travail, et parfois une aide aux déplacements. L’objectif est clair: découvrir l’outil de production en conditions réelles, tester l’entente avec le cédant ou de futurs associés, et sécuriser le projet avant de s’engager.

Ce sas répond à un problème massif. En France, la moitié des exploitations sont dirigées par au moins un exploitant de 55 ans ou plus. En Normandie, la pression est plus forte encore: 55 % des fermes sont dans ce cas, soit près de 14 600 exploitations, et la question de la transmission devient pressante pour 32 % d’entre elles. La région comptait 26 510 exploitations en 2020 et 34 006 chefs ou coexploitants, avec 22 % d’exploitants en moins en dix ans. Le sujet n’est donc plus théorique. Les départs approchent, et les reprises ne suivent pas au même rythme.

Dans l’Eure, ce décalage a un poids particulier. Le département est dominé par les grandes cultures, qui représentaient 62 % des exploitations en 2020. Ce type de transmission ne se règle pas avec un simple passage de témoin. Il faut comprendre des terres, du matériel, de la trésorerie, des habitudes de travail, parfois une future association. Quand la transmission rate, la ferme ne disparaît pas toujours. Mais l’installation, elle, saute souvent.

Le parrainage rémunéré n’est pas une solution miracle, et la Région ne le présente pas comme tel. Son propre bilan fait état de 143 contrats de parrainage aidés entre 2016 et 2024. Ce n’est pas massif. Mais c’est justement ce qui rend le signal intéressant. Le dispositif montre où se situe le blocage réel: pas seulement dans le prix du foncier ou dans l’endettement, mais dans ces quelques mois où il faut apprendre, vérifier, ajuster, avant de reprendre. L’agriculture sait financer des bâtiments, du matériel ou des cheptels. Elle apprend plus lentement à financer ce temps de passage. C’est pourtant là que se joue une part croissante de la relève.