La vraie redistribution du pouvoir local ne se joue pas seulement dans les mairies. Elle se joue aussi à l’intercommunalité, là où se décident une part croissante des investissements, des grands arbitrages et des services du quotidien. À l’Agglo Seine-Eure, Bernard Leroy a été réélu président samedi 11 avril avec 61 voix contre 35 à Richard Jacquet, lors d’un conseil d’installation réunissant 97 élus communautaires à Louviers.
Le score n’est pas écrasant, mais il est net. Il dit une chose simple : malgré une contestation sur la méthode de gouvernance, la majorité des élus a choisi la continuité. Et cette continuité compte beaucoup. Seine-Eure, ce sont 60 communes, plus de 105 000 habitants, plus de 40 000 emplois et 48 compétences exercées à l’échelle intercommunale. On ne parle donc pas d’une simple instance de coordination entre maires, mais d’un centre de gravité politique et budgétaire pour l’est de l’Eure.
Le duel du jour opposait deux lignes assez lisibles. Richard Jacquet, maire de Pont-de-l’Arche, plaidait pour une “agglo des communes”, avec plus de débats publics, plus d’échanges par bassins de vie et une remise à plat du pacte financier et fiscal. Bernard Leroy, lui, a défendu un territoire “robuste”, en assumant le bilan de l’exécutif sortant et en promettant davantage de discussion sans changer l’ossature du pouvoir.
C’est là que cette réélection devient intéressante. Le premier enjeu, ce n’est pas seulement le casting. C’est la question de savoir comment l’argent, les projets et les compétences circulent entre communes inégalement armées.
Certaines communes accueillent entreprises, zones d’activité et recettes fiscales. D’autres non. Bernard Leroy a lui-même remis ce sujet sur la table en parlant d’un territoire “solidaire” entre communes qui captent l’activité et communes qui n’en ont pas. Dit autrement : la bataille du prochain mandat portera aussi sur qui finance quoi, qui récupère quoi et jusqu’où l’agglo compense les écarts. Ce n’est pas un débat technique. C’est le nerf de la guerre pour la voirie, l’habitat, les équipements, l’eau ou les services à la personne.
Ce débat est d’autant moins théorique que Seine-Eure reste un acteur économique majeur à l’échelle départementale. L’agglo se présente comme le premier pôle économique de l’Eure, avec 4 686 entreprises, 40 654 emplois et 35 parcs ou zones d’activités aménagés. Bernard Leroy a revendiqué un bilan de plus de 300 nouvelles entreprises accueillies et 5 500 emplois créés en dix ans, avec un chômage passé de 17 % à 7 %. Le message politique est clair : la majorité sortante estime que sa légitimité vient d’abord de là.
Mais ce bilan ouvre un second front : que fait-on de cette puissance intercommunale maintenant qu’elle est installée ? Car les compétences de l’agglo couvrent précisément les sujets où les arbitrages deviennent les plus sensibles : urbanisme, habitat, cycle de l’eau, mobilité, climat, politique de la ville, santé, services à la personne. La liste des quinze vice-présidences élues samedi le montre bien : finances, habitat, eau, mobilité, urbanisme, énergie-climat, santé ou encore tourisme ne sont pas des dossiers périphériques. C’est là que se joue le mandat.
Autrement dit, la réélection de Bernard Leroy verrouille moins un fauteuil qu’une méthode : pilotage centralisé, continuité des grands équilibres, et ajustements à la marge pour calmer la critique sur l’opacité. La présence de Richard Jacquet dans le nouvel exécutif comme vice-président à l’habitat complique d’ailleurs le récit d’une majorité coupée en deux. Le rapport de force existe, mais il ne se traduit pas par une rupture frontale. Il se traduit par une opposition intégrée, partiellement absorbée, et donc plus difficile à transformer en alternative nette.
Pour les habitants, cela peut sembler lointain. En réalité, c’est très concret. Quand une intercommunalité de cette taille tranche sur l’habitat, cela influe sur où l’on construit et à quel rythme. Quand elle tranche sur l’eau, cela touche factures, réseaux et investissements. Quand elle tranche sur la mobilité et l’espace public, cela concerne trajets quotidiens, liaisons entre communes, accès aux équipements et attractivité économique. Et quand elle arbitre entre communes plus ou moins riches en bases fiscales, elle redessine silencieusement la carte des gagnants et des dépendants.
Le plus probable, à ce stade, c’est donc un mandat de consolidation plus que de bascule. Bernard Leroy garde la main, mais il ne pourra pas faire comme si le débat sur la gouvernance n’avait pas existé. Le vote de samedi ne ferme pas la question. Il la déplace. Moins sur le principe du pouvoir intercommunal que sur son usage : qui décide vraiment, avec quelle transparence, et au bénéfice de quels morceaux du territoire.
C’est là que se jouera la suite. Pas dans les déclarations de victoire, toujours un peu convenues. Dans les prochains arbitrages sur l’habitat, la mobilité, l’eau, les finances locales et la place réelle laissée aux communes qui ne veulent plus seulement valider les décisions une fois qu’elles sont déjà ficelées. Dans l’est de l’Eure, le mandat vient à peine de commencer, mais sa ligne est déjà visible : stabilité au sommet, tensions contenues, et un pouvoir intercommunal toujours plus décisif.