À Saint-Sébastien-de-Morsent, près d’Évreux, l’agglomération Évreux Portes de Normandie prépare un espace-test agricole qui répond à un problème très simple: aujourd’hui, entrer dans le métier suppose souvent de trouver en même temps de la terre, du matériel, un statut, des débouchés et assez de trésorerie pour tenir. Pour beaucoup, c’est trop d’un seul coup.
Le site prévu doit accueillir des porteurs de projet sur 2 hectares de cultures de plein champ, avec 1 800 m² de serres, un verger, du matériel partagé et des locaux de stockage et de préparation. L’idée est de permettre à deux ou trois candidats de produire et de vendre pendant un à trois ans avant une installation définitive. Ils seront accompagnés sur les aspects techniques, économiques, administratifs et fonciers. Dit autrement, on arrête de faire comme si devenir agriculteur consistait seulement à avoir de la bonne volonté.
L’enjeu dépasse ce terrain d’essai. Dans l’Eure, l’agriculture reste une activité structurante, mais elle repose sur un tissu qui vieillit et se transforme. En Normandie, le nombre d’exploitations a reculé d’un quart entre 2010 et 2020. Dans l’Eure, les grandes cultures dominent toujours très largement et l’âge moyen des chefs d’exploitation est le plus élevé de la région. Le problème n’est donc pas un manque de terre. C’est un manque de renouvellement, surtout dans les productions qui intéressent aujourd’hui les circuits courts, les marchés de proximité et la restauration collective.
C’est là que le dossier devient concret. Le département veut augmenter la part des produits locaux dans les repas servis dans les collèges. L’objectif est logique. Mais une collectivité ne fait pas apparaître des maraîchers, des arboriculteurs ou des producteurs diversifiés en rendant ses marchés publics plus accessibles. Entre la demande publique et l’assiette, il faut des gens capables de produire, de vivre de leur travail et de tenir dans la durée. C’est souvent là que ça coince.
Le vrai verrou, dans l’Eure comme ailleurs, n’est plus seulement la transmission familiale. C’est l’accès au métier pour des profils qui n’héritent ni d’une ferme prête à l’emploi, ni d’un capital de départ suffisant. Le foncier coûte cher, les bâtiments aussi, le revenu n’est pas garanti, la partie administrative décourage vite, et les premières années restent les plus fragiles. C’est pour cela que les espaces-tests agricoles se développent: ils servent à réduire le risque d’entrée, pas à enjoliver les difficultés.
À l’échelle nationale, le sujet est devenu impossible à esquiver. L’âge moyen des chefs d’exploitation dépasse 51 ans et une grande part des agriculteurs en activité partira à la retraite dans les prochaines années. Le problème n’est donc plus marginal. Il touche directement la capacité du pays à garder une production répartie sur le territoire, à maintenir certaines filières et à éviter que l’installation agricole ne devienne un parcours réservé à ceux qui ont déjà les bons actifs ou les bons réseaux.
Partout en Europe, le constat est proche: les jeunes agriculteurs restent minoritaires, et les réponses tournent autour des mêmes questions, l’accès à la terre, l’accompagnement et la sécurisation des débuts d’activité. Mais, au bout du compte, tout se joue localement. Dans un département comme l’Eure, où les grandes cultures occupent une place majeure, accueillir davantage de petites productions alimentaires ne relève pas d’un simple ajustement. Cela suppose de trouver des surfaces adaptées, des débouchés stables, parfois des outils de transformation, et surtout des porteurs de projet qui puissent tester leur modèle sans y laisser leur chemise dès la première année.
C’est pour cela que le projet de Saint-Sébastien-de-Morsent mérite mieux qu’un traitement en rubrique “initiative locale”. Il touche à une question de fond: comment un territoire agricole recrute-t-il encore ses producteurs? Si la réponse reste “qu’ils se débrouillent”, les ambitions sur le local, les cantines et la relocalisation resteront partielles. Si la réponse devient “on baisse enfin le coût de l’entrée”, alors le sujet change de dimension.
Le futur espace-test ne réglera pas à lui seul le renouvellement agricole de l’Eure. Deux ou trois places ne suffisent pas à inverser une tendance. Mais il va dans le bon sens pour une raison simple: il s’attaque à l’étape la plus fragile, celle où un projet peut encore être essayé, corrigé ou abandonné sans entraîner tout de suite une chute financière. En 2026, c’est déjà beaucoup plus sérieux que de parler de souveraineté alimentaire sans se demander qui, concrètement, produira demain.