La commande publique locale ne raconte pas seulement ce qu’un territoire veut bâtir. Elle raconte d’abord ce qu’il doit empêcher de se dégrader. Dans l’Eure, la vague d’avis de ce début avril colle parfaitement à cette logique: peu de grands gestes, beaucoup de remise à niveau.
À Évreux, la ville a attribué pour 322 000 euros HT la démolition et le désamiantage du site du Bois Bohy et du bâtiment modulaire Paul Eluard. Le marché s’inscrit dans une réorganisation plus large: construction d’un nouveau groupe scolaire au Bois Bohy, démolition de l’existant et bascule provisoire d’une partie des élèves vers Paul Eluard pendant les travaux. À Vernon, même logique, autre symptôme: la ville a lancé un marché estimé à 400 000 euros HT pour remplacer toutes les menuiseries extérieures de l’école maternelle Marie Jo-Besset, au nom du confort thermique, de la vétusté du bâti et de la maîtrise des coûts de fonctionnement. La date limite a d’ailleurs été repoussée du 27 avril au 19 mai. Quand une commune change les fenêtres d’une école, elle ne fait pas de cosmétique. Elle traite un morceau massif de son patrimoine.
Le dossier le plus ingrat est peut-être le plus révélateur. La communauté de communes Roumois Seine a attribué à VIAM un accord-cadre de quatre ans pour le curage et l’inspection télévisée de ses réseaux d’assainissement, avec un minimum de 40 000 euros HT et un maximum de 580 000 euros HT. Ce type de marché ne se voit pas. Il dit pourtant beaucoup de l’état réel du territoire. En France, le taux moyen de renouvellement des réseaux d’assainissement collectif reste très faible. À ce rythme, la remise à niveau se joue sur des décennies. C’est précisément là que se noue une part décisive de l’entretien territorial.
Dans l’est du département, Seine-Eure a aussi ouvert jusqu’au 5 mai un marché de 12 mois pour créer un aménagement cyclable entre Le Manoir-sur-Seine, Pîtres et le barrage de Poses, en deux lots: d’un côté terrassement, voirie et signalisation, de l’autre espaces verts et clôtures. Là encore, on est loin du vélo comme simple affichage. Dans l’Eure comme ailleurs, la politique cyclable entre dans sa phase la moins photogénique et la plus sérieuse: tracés, raccordements, continuités réelles, crédibilité d’usage.
Même la RN154 raconte la même chose. La DIR Nord-Ouest a attribué pour 278 070 euros une mission de maîtrise d’œuvre sur deux aires de repos, la Mare des Fourches et la Petite Vallée. Le programme ne porte pas seulement sur les sanitaires, mais aussi sur l’assainissement, les stationnements poids lourds et véhicules légers, la voirie, les prééquipements pour bornes de recharge et les ombrières photovoltaïques. Réhabiliter une aire de repos, ce n’est pas embellir un bord de route. C’est entretenir un équipement de sécurité, de logistique et déjà, un peu, de transition énergétique.
Pris ensemble, ces marchés disent une chose simple. Le printemps 2026, dans l’Eure, n’ouvre pas un âge des grands projets. Il montre autre chose: des collectivités occupées à garder le territoire praticable. Des écoles à tenir, des réseaux à connaître, des haltes routières à rendre utiles, des liaisons cyclables à rendre enfin crédibles. Avant de promettre demain, il faut d’abord empêcher l’usure de gagner aujourd’hui.